Et je compris que nous sommes vraiment des fous: moi, sûrement, j'en étais un.
L'oiseau existe pour voler, amasser sa nourriture, bâtir son nid; et, lorsque je le vois occupé de ces soins, je me réjouis avec lui.
La chèvre, le lièvre, le loup existent pour se nourrir, se multiplier, élever leur famille, et lorsqu'ils font cela, je suis sûr qu'ils sont heureux et que leur vie est raisonnable.
Que doit donc faire l'homme?
Il doit, comme les animaux, se préoccuper des besoins matériels de la vie, avec cette différence qu'il ne doit pas travailler pour lui seul, mais étendre l'influence de son travail sur ses semblables. Et lorsqu'il fait cela, je crois fermement qu'il est heureux et que sa vie est raisonnable.
Qu'avais-je donc fait pendant toute ma vie—pendant trente ans?
Non seulement je n'avais rien fait pour les autres, mais je n'avais rien produit pour moi-même. Je vivais en parasite, et m'étant demandé pourquoi je vivais, je recevais en réponse: pour rien. Si le sens de la vie humaine est dans la participation à la vie commune, comment donc moi, qui m'étais occupé pendant trente ans à la détruire en moi et chez les autres, comment pouvais-je recevoir une autre réponse que celle que ma vie était un non-sens et un mal?
C'est qu'elle était réellement absurde et méchante.
Dans l'univers tout arrive par la volonté de «quelqu'un», qui fait servir nos vies à la réalisation d'un but qui nous est inconnu. Pour avoir l'espoir de comprendre le sens de cette volonté, il faut avant tout l'exécuter, faire ce qu'on exige de nous. Si je me refuse à ce qu'on attend de moi, je ne comprendrai jamais ce qu'on me demande, et encore moins ce qu'on veut obtenir de tous et de tout le monde.