Je compris cette vérité, trouvée plus tard dans l'Evangile, que les hommes préférèrent l'obscurité à la lumière quand leurs actions furent mauvaises. Celui qui fait de mauvaises actions déteste la lumière et ne marche pas dans la lumière pour ne pas dénoncer ses actions.
Je compris que, pour saisir le sens de la vie, il fallait avant tout que la vie ne fût pas absurde, ni méchante, et que l'intelligence ne devait venir qu'après.
Je compris pourquoi j'avais tourné si longtemps autour d'une vérité si évidente, et que, si je voulais penser et parler de la vie de l'humanité, je devais envisager l'humanité en général et non quelques parasites de la vie. Cette vérité a toujours été aussi incontestable que 2 et 2 font 4; mais je ne la reconnaissais pas, puisqu'en reconnaissant que 2 et 2 font 4, j'aurais dû reconnaître aussi que j'étais un méchant.
Or il était d'une nécessité plus absolue pour moi de me trouver bon, que de reconnaître que 2 et 2 font 4, car j'aimais les hommes bons.
Je me détestai donc et je reconnus la vérité.
A partir de ce moment tout devint clair pour moi.
Eh quoi! si le bourreau qui passe sa vie à martyriser et à couper les têtes, si un ivrogne, si un fou confiné pour toute sa vie dans un sombre et triste cabanon dont il s'imagine ne pouvoir sortir que par la mort, si de telles gens se demandent ce qu'est la vie, ils ne pourront évidemment pas se faire d'autre réponse que celle-ci: «la vie est un immense mal» et cette réponse du fou ou du bourreau serait parfaitement correcte, mais rien que pour eux.
Suis-je donc semblable à ce fou?
Et nous tous, hommes riches et oisifs, sommes-nous donc des fous aussi?...