Autrefois la vie même me paraissait pleine de sens et la foi me semblait être une confirmation arbitraire de quelques arguments tout à fait inutiles, déraisonnables et indépendants de la vie. Je m'étais demandé alors quel sens avaient ces arguments, et, m'étant convaincu qu'ils n'en avaient pas, je les avais rejetés. Maintenant, au contraire, je savais que ma vie n'avait pas et ne pouvait pas avoir de sens. Les arguments de la foi non seulement ne me paraissaient plus inutiles, mais encore j'étais amené, par l'indubitable expérience, à la conviction que ces arguments de la foi donnaient seuls le sens de la vie.
Je les regardais auparavant comme des décrets complètement inutiles et indéchiffrables, tandis que maintenant, si même je ne les comprenais pas, je savais qu'ils contenaient un sens et je me disais qu'il fallait apprendre à les comprendre. Je faisais le raisonnement suivant: La connaissance de la foi prend sa source, ainsi que toute l'intelligence humaine, dans une origine mystérieuse.
Cette origine est Dieu, origine du corps humain aussi bien que de son intelligence.
De même que le corps que j'habite est venu par héritages successifs jusqu'à moi, de même m'arrivèrent mon intelligence et ma compréhension de la vie; et c'est pour cela que toutes les gradations du développement de cette compréhension de la vie ne peuvent être fausses, tout ce en quoi les hommes croient véritablement doit être la vérité. Elle peut être diversement exprimée, mais elle ne peut être un mensonge, et si elle me parait être un mensonge, cela veut dire seulement que je ne la comprends pas.
Je me disais encore: La substance de chaque croyance consiste en ce qu'elle donne tel sens de la vie qui n'est pas détruit par la mort. Il est naturel que, pour que la foi puisse répondre à la question d'un roi mourant dans le luxe, d'un vieux serf épuisé par un travail sans repos, d'un enfant inconscient, d'un sage vieillard, d'une vieille à demi privée de raison, d'une femme jeune et heureuse, d'un adolescent s'abandonnant aux passions, de tous les gens de conditions et d'éducations diverses, il est naturel que s'il y a une réponse à cette éternelle question de la vie:
—Pourquoi est-ce que je vis?—Qu'est-ce qui résultera de ma vie? cette réponse, malgré son unité comme substance, doit être infiniment variée dans ses manifestations.
Plus elle est vraie, unique et profonde, plus étrange et monstrueuse elle doit paraître en cherchant à s'exprimer conformément à l'éducation et à la position de chacun. Mais ces raisonnements qui justifiaient pour moi l'étrangeté de la partie officielle de la foi étaient quand même insuffisants pour me permettre d'accomplir avec la foi, qui était l'unique affaire de ma vie, des actions dont je doutais.
Je désirais de toutes les forces de mon âme être en état de m'unir au peuple pour les cérémonies de sa foi, mais je ne pouvais pas faire cela.
Je sentais que je mentirais à moi-même, que je me moquerais de ce qui m'était sacré, si je le faisais. C'est ici que me vinrent en aide nos récents ouvrages théologiques russes.
Suivant ces théologiens, le dogme fondamental de la foi est l'infaillibilité de l'Église. La vérité de tout ce que confesse l'Église est la conséquence inévitable de la reconnaissance de ce dogme.