ANTHOINE.
Tandis qu'Octave & moy porterons une espée,
On la verra toujours contre Brute occupée;
Ce traistre ne sçauroit éviter nostre fer,
Et nous l'irions chercher jusque dedans l'Enfer:
Poursuy.
LE SOLDAT.
Le souvenir d'un si sanglant carnage,
Met mon ame en desordre & glace mon courage,
Jamais le Ciel n'a veu tant de corps renversez,
Et la mort assouvie a crié, c'est assez.
Soudain que l'ennemy commença de paroistre,
Nos Soldats animez par la haine du traistre,
Tesmoignent à l'envy ce que peut le courroux,
Quand la haine & l'honneur en excitent les coups;
L'ennemy d'autre part courant à la meslée
Oppose à leurs efforts sa valeur signalée;
Les dards greslent par tout, & les plus avancez
En croyant de blesser, sont eux-mesmes blessez;
L'air n'est plus esclairé que d'une lueur sombre,
La poussiere & les traits les font combatre à l'ombre,
On ne sçauroit juger quels seront les vainqueurs,
Tous paroissent égaux & de bras & de coeurs.
En fin lassé de voir la victoire en balance,
L'ennemy fond sur nous avec tant d'insolence,
Qu'on eust dit à le voir les armes à la main,
Qu'il menoit avec luy tout l'Empire Romain.
Tout meurt à mesme instant, on ne voit point d'espée
Qui du sang des Romains ne paroisse trempée.
Nos Soldats à genoux implorans les vainqueurs:
Mais helas c'est en vain! la rage est dans leurs coeurs;
Tel pour l'innocenter voudroit ouvrir la bouche,
Qui sent ouvrir son coeur par le fer qui le touche;
Et tel autre en fuyant tâche à prendre party,
Qu'il void d'un coup mortel son dessein diverty:
L'horreur seme par tout une froide fumée
Qui glace le courage à nostre pauvre armée,
Des longs gemissemens fendent l'air alentour,
Le Soleil de regret voudroit haster son tour:
Le sang coule par tout, on ne voit point de terre
Qui ne porte en son front les marques de la guerre:
Icy deux vrais amis sur le poinct de leur mort,
Pleurent en s'embrassant la rigueur de leur sort.
Icy le pere void son fils dessus la poudre,
Et dépite le Ciel pour attirer sa foudre.
Icy par des regrets qui fendroient un rocher,
Un fils pleure la mort de ce qu'il eust plus cher.
Icy dedans le sang mille blessez se noyent,
Implorans la faveur de tous ceux qui les voyent.
Et bref il est par tout tant d'objets de terreur,
Que je croy que l'Enfer en frissonna d'horreur;
Brute bien-tost apres fit cesser le carnage,
Et receust à mercy les restes du naufrage.
Que puis-je dire encor, sinon que le Soleil
Ne vit jamais çà bas un desordre pareil?
Et que si les grands Dieux sont pour nostre justice,
Ils ont fort peu de force, ou beaucoup de malice.
OCTAVE.
Ha! pourquoy dans la fin de ces tristes discours,
Ne puis-je rencontrer celle-la de mes jours?
Destins injurieux, fortune, parque, envie,
Rendez moy mes Soldats, ou ravissez ma vie;
Ennemis de mon bien au lieu de me guerir,
Vous deviez travailler à me faire mourir,
Aussi bien le regret ou ce malheur m'abysme,
Persuade à mon coeur que ma vie est un crime.
Helas! vit-on jamais Prince plus mal traitté!
Je rencontre la mort lors que j'ay la santé:
Donc je ne verray plus tant de braves gensdarmes,
Que mon seul interest portoit dans les alarmes.
Donc sans ses compagnons Octave durera,
Et les membres perdus le Chef subsistera?
Ha! non mes chers amis n'ayez point cette doute,
Vostre trespas m'apprend une mortelle route:
Et si durant vos jours vous suivites mon sort,
Au moins je vous rendray la pareille en ma mort:
Mais ne connoy-je pas que la douleur m'emporte?
Jamais un general ne parla de la sorte:
Et lors que le destin luy donne des malheurs,
Il songe la vengeance, & non pas à des pleurs;
Prenons donc desormais ce party legitime,
Que Brute & tous les siens nous servent de victime;
Ramassons promptement le debris de nos gens,
Et sauvons aux Destins le tiltre de changeans.
Ombres de mes amis, Manes de ma Noblesse,
Ce bras vous vengera du mutin qui vous blesse:
Et dessus les Cyprés qui couvrent vos guerriers,
Cette lame fera refleurir des lauriers,
L'astre de la clarté vient d'une grote noire,
Et le malheur souvent donne l'estre à la gloire,
Les Dieux aymoient Cæsar, & ne pouroient souffrir
De voir vivre long-temps ceux qui l'ont fait mourir.
ANTHOINE.
S'ils eussent eu dessein de choquer nostre envie,
Octave dans son camp auroit perdu la vie,
Et mes Soldats & moy par un mesme destin
Aurions dans le combat rencontré nostre fin:
Mais ils sauvent ce Prince, & me donnent la gloire
D'emporter sur Cassie une belle victoire;
Si bien qu'à balancer ce rencontre fatal,
J'estime que le bien l'emporte sur le mal;
J'ay de mes bataillons ensanglanté la terre,
Et porté dans son camp le foudre de la guerre,
Luy seul s'est garanty d'un funeste trespas.