BRUTE.

L'on m'a presté ce corps, il faut que je le rende;
Mais j'emporte l'honneur avec la liberté,
Approche, cher amy, qu'à ce coup je t'embrasse;
Adieu, je nâquis libre, & libre je trespasse.

STRATON.

Donc ce grand demy-Dieu rend l'ame devant moy?
Donc je fais trebucher l'esperance de Rome?
Et mon bras desloyal pour avoir trop de foy,
Me ravit aujourd'huy ce qui me faisoit homme?

Brute ne vit donc plus, & l'honneur des guerriers
Vient d'estre le butin de ma lame cruelle?
La foudre au champ de Mars espargnoit ses lauriers,
Et je suis aujourd'huy moins pitoyable qu'elle?

Ha! malheureux poignard, dont les lâches efforts
Nous ravissent un bien que la Parque revere,
Pourquoy ne puis-je avoir cent ames & cent corps,
Afin de te saouler, & de me satisfaire.

Rome, Tribuns, Senat, Citoyens, liberté,
Suivez mon desespoir, & ma plainte funeste,
Avec ce grand Heros vous perdez la clarté,
Et la nuict des prisons est tout ce qui vous reste.

Ne tarissez jamais la source de vos pleurs,
Que leur eau n'ait plûtost fait une mer du Tybre,
Et noyé, s'il se peut, ces hydres de malheurs,
Qui font que vostre Estat va cesser d'estre libre.

Les Tyrans sont vainqueurs, tout l'Estat est perdus,
La liberté se meurt, Rome s'en va la suivre,
Et pour comble de mal, le grand Brute n'est plus.
Un Heros peut mourir, & Straton pourroit vivre?
Non, non, tristes objets qui faites mon soucy,
Ce coup me va venger du Destin qui m'outrage:
Ha! je tombe, je meurs, mon oeil est obscurcy,
Mais je souffre trop peu; mort redouble ta rage.

SCENE V.