Il manquait donc un Gavarni en 1914, mais les danseurs et les danseuses ne manquent pas.

Dans un petit théâtre, quelques mois avant la guerre, j'ai vu danser la furlana (prononcer fourlana), que les danseurs, avant de la danser, qualifièrent de danse du pape; c'étaient des pas si lascifs que le pape serait bien étonné d'être mentionné à ce propos. Et tandis que la danseuse presque nue, plus que nue, atrocement nue, car le cache-sexe de cette jolie fille la faisait ressembler aux Vénus orthopédiques, ballait avec son cavalier, je pensais à cette scène gracieuse des Mémoires où Casanova dansait la forlane à Constantinople. Et cette jolie page dont je me souvenais, mieux que les histrions que j'avais sous les yeux, me montrait la danse vénitienne sinon recommandée, du moins évoquée par le pape Pie X comme un sûr remède au tango: cette danse vénérieuse et merveilleuse, qui semble née sur un transatlantique et qui pour moi évoque cette devise que j'avais choisie au début de ma vie d'écrivain tango non tangor, j'ai eu depuis des raisons pour y renoncer, adoptant une devise plus éclatante: «J'émerveille». Mais revenons à la jolie page casanovienne sur la forlane:

«Peu de jours après, je trouvai chez le bacha Osman mon Ismaïl-effendi à dîner. Il me donna de grandes marques d'amitié, et j'y répondis, glissant sur les reproches qu'il me fit de ne pas être allé déjeuner avec lui depuis tant de temps. Je ne pus me dispenser d'aller dîner chez lui avec Bonneval, et il me fit jouir d'un spectacle charmant: des esclaves napolitains des deux sexes représentèrent une pantomime et dansèrent des calabraises. M. de Bonneval ayant parlé de la danse vénitienne appelée forlana, et Ismaïl m'ayant témoigné un vif désir de la connaître, je lui dis qu'il m'était impossible de le satisfaire sans une danseuse de mon pays et sans un violon qui en sût l'air. Sur cela, prenant un violon, j'exécutai l'air de la danse; mais, quand même la danseuse aurait été trouvée, je ne pouvais point jouer et danser tout à la fois.

Ismaïl, se levant, parla à l'écart à un de ses eunuques, qui sortit et revint peu de minutes après lui parler à l'oreille. Alors l'effendi me dit que la danseuse était trouvée; je lui répondis que le violon le serait aussi bientôt, s'il voulait envoyer un billet à l'hôtel de Venise, ce qui fut fait à l'instant. Le baïle Dona m'envoya un de ses gens, très bon violon pour le genre. Dès que le musicien fut prêt, une porte s'ouvre et voilà une belle femme qui en sort, la figure couverte d'un masque de velours noir, tel que ceux qu'à Venise on appelle Moretta. L'apparition de ce beau masque surprit et enchanta l'assemblée, car il est impossible de se figurer un objet plus intéressant, tant pour la beauté de ce qu'on pouvait voir de sa figure que pour l'élégance des formes, l'agrément de sa taille, la suavité voluptueuse des contours et le goût exquis qui se voyait dans sa parure. La nymphe se place et nous dansons ensemble six forlanes de suite.

J'étais brûlant et hors d'haleine; car il n'y a point de danse nationale plus violente; mais la belle se tenait debout, et, sans donner le moindre signe de lassitude, elle paraissait me défier; à la ronde du ballet, ce qui est le plus difficile, elle semblait planer. L'étonnement me tenait hors de moi, car je ne me souvenais pas d'avoir jamais vu si bien danser ce ballet, même à Venise.

Après quelques minutes de repos, un peu honteux de la lassitude que j'éprouvais, je m'approche d'elle et lui dis: Ancora sei, e poi basta, se non volete vedermi morire. Elle m'aurait répondu si elle avait pu, mais elle avait un de ces masques barbares qui empêchent de prononcer un seul mot. A défaut de la parole, un serrement de main que personne ne pouvait voir me fit tout deviner. Dès que les six secondes forlanes furent achevées, un eunuque ouvrit la porte et ma belle partenaire disparut.»

Nous avions donc les danses en 1914, mais il manquait, avec le Gavarni, les Lévêques, les Seymour, les la Batut.

Toutefois, il faut ajouter que le bal de l'Opéra de 1914 a grandement attiré l'attention des peintres et beaucoup de ceux que je connais y allèrent.

Epoque de bals et de mascarades! l'époque était légère; on ne danse jamais plus que dans le temps des révolutions et des guerres et quel singulier poète a donc inventé ce lieu commun véritablement prophétique: danser comme sur un volcan?

Le type le plus caractéristique de cette époque de bals et de ballets russes, ce fut incontestablement Elvire que je revois à Bullier, avec ses cheveux lilas, ses fourrures blanches et son monocle; on l'appelait la vrille et nul doute que cet accoutrement, chevelure lilas, monocle et fourrure blanche, ne se fût généralisé l'an suivant, si la guerre n'était venue. Un Gavarni eût peut-être surgi et nous aurions eu au bal de l'Opéra de délicieuses Vrilles comme au temps de Gavarni il y avait de charmants débardeurs.