Je la revois encore danser à Bullier, le jeudi et le dimanche, tandis que le Dr Mardrus admirait la fête en savourant une glace et que M. et Mme Robert Delaunay, peintres, opéraient la réforme du costume.
L'orphisme simultané produisait à Bullier des nouveautés vestimentaires qui n'étaient pas à dédaigner. Elles eussent fourni à Carlyle un curieux chapitre du Sartor Resartus.
M. et Mme Delaunay étaient des novateurs. Ils ne s'embarrassaient pas de l'imitation des modes anciennes et, comme ils voulaient être de leur temps, ils ne cherchaient point à innover dans la forme de la coupe des vêtements, suivant en cela la mode du jour; mais ils cherchaient à influencer en utilisant des matières nouvelles infiniment variées de couleurs.
Voici, par exemple, un costume de M. Robert Delaunay: veston violet, gilet beige, pantalon nègre. En voici un autre: manteau rouge à col bleu, chaussettes rouges, chaussures jaune et noir, pantalon noir, veston vert, gilet bleu de ciel, minuscule cravate rouge.
Voici la description d'une robe simultanée de Mme Sonia Delaunay Terck: tailleur violet, longue ceinture violette et verte et, sous la jaquette, un corsage divisé en zones de couleurs vives, tendres ou passées, où se mêlent le vieux rose, la couleur tango, le bleu nattier, l'écarlate, etc., apparaissant sur différentes matières, telles que drap, taffetas, tulle, pilou, moire et poult de soie juxtaposés.
Tant de variété méritait de n'avoir point passé inaperçue. Elle mettait de la fantaisie dans l'élégance.
Et si, en se rendant à Bullier, on ne les voyait pas aussitôt, on savait que les réformateurs du costume se tenaient généralement au pied de l'orchestre, d'où ils contemplaient non sans mépris les vêtements monotones des danseurs et des danseuses.
Elvire les intriguait à cause de son monocle et de ses cheveux aux couleurs changeantes, mais elle refusa toujours de se lier avec eux, préférant passer son temps à danser avec Mavise.
Nicolas Varinoff les menait aussi parfois dans les bals-musettes; celui des Gravilliers, où les musiciens se tenaient sur un petit balcon; le Bal de la Jeunesse, rue Saint-Martin, dont le patron avait une si belle collection de lingues qu'il donnait en prime à ses clients; celui d'Octobre, rue Sainte-Geneviève, et qui appartenait en 1914 à M. Vachier; le Petit Balcon, qui s'ouvrait dans une impasse près de la Bastille; le bal de la rue des Carmes; la Fauvette, rue de Vanves, et le Boulodrome de Montmartre, endroit charmant où la musique était, à mon gré, plus plaisante que celle de M. Strauss.
La guerre assassina tous ces «rendez-vous de noble compagnie» auxquels aujourd'hui Elvire ne pense jamais sans éprouver une tendre mélancolie.