La guerre éclata donc, brisant comme verre cette vie adorable et légère.
Nicolas Varinoff fut extrêmement frappé par l'événement imprévu et, peu de jours après la Marne, il déclarait à Elvire, qui se pressait contre lui caressante comme une chatte, que le temps de l'amour était interrompu et que les occupations qui l'entraînaient particulièrement durant la nuit ne seraient reprises, en ce qui le concernait, qu'à la fin des hostilités. Mais comme Elvire n'accordait à la guerre qu'un intérêt médiocre, cette décision lui parut incohérente et, au firmament de leur liaison, le dédain se prit à monter comme une lune rousse.
II
Douce poésie! le plus beau des arts! Toi qui, suscitant en nous le pouvoir créateur, nous met tout proche de la divinité, les déceptions n'ont pas abattu l'amour que je te portais dès ma tendre enfance! La guerre même a augmenté le pouvoir que la poésie exerce sur moi et c'est grâce à l'une et à l'autre que le ciel désormais se confond avec ma tête étoilée. Douce poésie! je regrette que l'incertitude des temps ne me permette pas de me livrer à tes inspirations touchant la matière de ce livre, mais je suis pressé. La guerre continue. Il s'agit avant d'y retourner, d'achever le roman et la prose est ce qui convient le mieux à ma hâte.
Mais pourquoi, parce que nous sommes en guerre, représenter toujours la guerre et les misères du soldat ou ses loisirs, ou bien le miraculeux tableau des Races mobilisées de tous les coins de l'univers sur notre Front, ou encore le triste cheminement à travers les tranchées?
Il faut bien cependant se souvenir de cette guerre invétérée. Il n'y a pas moyen de s'en défendre. Chaque fois que je crois avoir échappé à cette hantise, elle me reprend avec une douceur toujours croissante. Je me souviens avant tout de l'instabilité de la vie du soldat. Il est un jour ici; la nuit peut-être partira-t-il en toute hâte. Cette incertitude est surtout le lot du fantassin. J'ai connu la vie de l'artilleur et celle du fantassin ensuite. L'instabilité de la seconde est plus surprenante. J'ai entendu appeler le fantassin, le Méfiant. Les plus courageux même se méfient, car le moins qu'on puisse leur demander, c'est le sacrifice de la vie. Mais j'ai gardé la nostalgie de cette vie vagabonde et bien réglée. Je me souviens des villages parcourus au pas cadencé et de trois filles sur la porte d'une ferme, au toit défoncé, transformée en épicerie.
Aujourd'hui Paris me sollicite. Voici le Montparnasse qui est devenu pour les peintres et les poètes ce que Montmartre était, il y a quinze ans, l'asile de leur simplicité.
Le quartier Montparnasse, du témoignage de l'habitant des quartiers environnants, est un quartier de louftingues. La vérité est que Montparnasse remplace Montmartre, le Montmartre d'autrefois, celui des artistes, des chansonniers, des moulins, des cabarets, voire même des haschischophages, des premiers opiomanes, des sempiternels éthéromanes et des cocaïnomanes ou visionnaires, comme on les appelle aujourd'hui où la «coco» sévit encore; tous ceux (parmi les Montmartrois du grand art) qui vivaient encore et que la noce expulsait du vieux Montmartre détruit par les propriétaires et les architectes, conspué par les futuristes parisiens, ou, d'ailleurs, tous ceux-là ont émigré sous forme de cubistes, de Peaux-Rouges, de poètes orphiques. Ils ont troublé des éclats de leur voix les échos du carrefour de la Grande Chaumière. Devant un café établi dans une maison de licencieuse mémoire, ils avaient dressé, dès avant la guerre, un concurrent redoutable, le café de la Rotonde. En face, se tenaient les Boches. Ici, allaient toujours les Slaves. Les Juifs continuent à aller indifféremment dans l'un ou dans l'autre.
Les marchands de couleurs dans toutes les rues avoisinantes offrent leur multicolore tentation à tous ceux qu'un rapide coup d'œil dans les expositions d'avant-garde a fait s'écrier: Anch'io son pittore.
Esquissons avant tout la physionomie du Carrefour. Vraisemblablement, elle changera avant peu. A l'un des coins du boulevard du Montparnasse, un grand épicier étale aux yeux de tout un peuple d'artistes internationaux son nom énigmatique: Hazard. Sa marchandise est des plus variées et ses chalands sont de toutes sortes. L'Américain y trouvait avant la guerre les grapes-fruits qui sont au citron ce que le melon d'eau est au cantaloup; le Russe y retrouvait ses pommes de paradis semblables à des bigarreaux; le Hongrois sa charcuterie poivrée de rouge, etc. Voici, à l'autre angle, la Rotonde; un Indien en grand costume de cuir et de plumes... peintre et modèle, attirait les regards en 1914. Quelquefois même la longue silhouette de Charles Morice se profilait longtemps à l'intérieur contre la muraille.