A l'angle du boulevard du Montparnasse et de la rue Delambre, c'est le Dôme: avant la guerre, il avait une clientèle d'habitués, gens riches, esthéticiens du Massachussets ou des bords de la Sprée, c'est encore Pascin ou le Clinchtel contemporain; c'est ici que se décidait l'admiration que l'on professait en Allemagne pour tel ou tel peintre français. Les gloires de Géricault, de Courbet, de Seurat, du Douanier n'ont pas eu à souffrir des entretiens esthétiques entre les Boches millionnaires du Dôme.
Un autre angle: c'est Baty ou le dernier marchand de vin. Quand il se sera retiré, ce métier aura pratiquement disparu de Paris, à moins que la guerre et la vie chère ne redonnent un regain de vogue à cet état. Il restera «la petite boîte», comme on dit aujourd'hui, mais le chand'de vin aura vécu. En attendant, ceux que les maladies ou plutôt les médecins n'ont pas fait renoncer entièrement aux vins de France fêtent encore à l'envi cette cave bien soignée.
Plus loin, à droite, sur le boulevard Raspail, le petit café des Vigourelles abritait en 1914, les jours où l'on ne dansait pas à Bullier, une jeunesse pétulante; un homme au visage sévère s'y tenait souvent. Il déclarait avec simplicité à qui voulait l'entendre: «Je suis l'homme le plus emm...dant du quartier, j'emm...de même les conseillers municipaux.» On l'appelait le lion. Il avait tellement emm...rdé de monde qu'il en avait tiré des rentes. En effet, la plupart des cafés, des bistrots du quartier préféraient lui donner de l'argent plutôt que de le servir. Il n'avait qu'à se présenter dans ces endroits, pour qu'aussitôt on lui donnât, selon l'importance de la maison, un franc, deux francs et même trois francs cinquante. Chaque matin, cet homme de génie faisait sa petite tournée dans le quartier et cela lui suffisait pour vivre, il e...rdait tout le monde et ne devait rien à personne. Dans ce petit café provincial des Vigourelles venaient quelquefois MM. de Segonzac, Luc-Albert Moreau, André Derain, Edouard Férat, René Dalize et un personnage énigmatique que l'on appelait le Finlandais, mais qui, je crois, était en réalité un limousin, de Limoges. Le distingué propriétaire de la maison s'était fait une popularité d'excellent aloi dans son arrondissement en déclarant publiquement, dans un beau mouvement d'éloquence: «Messieurs, tout en étant bistrot, j'aime beaucoup les arts; le dimanche, quand je ne vais pas au cinéma, je vais au Louvre.» Presque en face se trouvait la boutique de M. Cocula, qui, par un singulier phénomène de mimétisme onomastique, en est venu, comme son quasi-homonyme anglais, M. Cook, à s'occuper de voyages; les Anglais ont l'agence Cook et les Français ont le train Cocula.
Dans les rues qui entourent le cimetière du Montparnasse, et où le buste de M. de Max garde le tombeau de Baudelaire, se trouvaient encore en 1916 les demeures d'anciens habitants célèbres de Montmartre; beaucoup d'entre eux même, comme Picasso, habitèrent la célèbre maison du 13 de la rue de Ravignan, aujourd'hui 13, place Emile-Goudeau.
Redescendons rue de la Grande-Chaumière, rue des Académies, où, naguère encore, l'unique Patagon de Paris, l'Araucanien Ortiz de Zarate, se promenait en proclamant qu'il avait découvert la vérité. Ici se tenait encore un fameux petit restaurant de modèles, fermé depuis la guerre, Chez Papa; il était tenu par un ancien Garibaldien qui assaisonnait les pâtes aussi bien que dans les osterie romaines. C'était un lieu charmant où M. Anatole France, s'il l'avait connu, serait souvent venu. On y rencontrait d'aimables gens, parmi lesquels MM. Paul Morisse, André Billy et Paul Léautaud.
S'il a une couleur différente du Montmartre d'autrefois, le Montparnasse contemporain, et même en temps de guerre, n'a pas moins de gaieté, de simplicité et de laisser-aller. Les costumes à l'américaine des artistes d'aujourd'hui ne sont ni moins larges ni d'un autre velours que celui des rapins d'autrefois; ils sont larges d'une autre façon, voilà tout, et la sandale, après tout, n'est pas moins germanique que l'affreuse bottine à élastique de jadis. Bientôt, c'est-à-dire après la guerre, je gage, sans le souhaiter, Montparnasse aura ses boîtes de nuit, ses chansonniers, comme il a ses peintres et ses poètes. Le jour où un Bruant aura chanté les divers coins de ce quartier plein de fantaisie, les crèmeries, la caserne-atelier de la rue Campagne-Première, l'extraordinaire Crèmerie-Grill-Room du boulevard du Montparnasse, le restaurant Chinois, qui vient de mourir, les mardis de la Closerie des Lilas, morts depuis la guerre, ce jour-là Montparnasse aura vécu. L'Agence Cook y amènera ses caravanes, et le train Cocula émigrera en quelque autre quartier, emportant les peintres, les Chinois, les Patagons, les Indiens Comanches, les Limousins-Finlandais, les Vigourelles et peut-être même l'homme le plus emm...dant du quartier, vers une autre destination, vers un autre arrondissement, vers une autre butte, vers un autre mont, sans doute les Buttes-Chaumont.
En temps de guerre, Montparnasse a donné naissance à une idée exquise et touchante, la poupée-portrait, qui mérite le succès qu'elle remporte.
Une de mes premières impressions de Paris, lorsque j'y revins, blessé, fut de surprendre, au téléphone de l'hôpital où l'on me pansait, cette bribe de phrase: «... l'industrie admirable des poupées.»
Qui parlait? je ne sais et peu importe: «C'est tout de même un peu fort, pensai-je, de s'occuper de poupées en ce moment.»
Depuis, mon opinion s'est bien modifiée à cet égard.