«Il paraît que les Boches vont l'autoriser, dit Pablo Canouris, et nous serons sans doute amenés à en faire autant.»

Et Pablo Canouris dit en rallumant sa pipe: «Pour aboir braiment une femme, il faut l'aboir enlébée, l'enfermer à clef et l'occouper tout lé temps. C'est déjà difficile d'occouper oune femme, tu parles, si on en a plousieurs. La polygamie c'est oune théorie bonne pour les pipes, mais pas pour les femmes.»

Pablo Canouris, le peintre aux mains bleues, a des yeux d'oiseau. D'origine albanaise, il est né en Espagne, à Malaga, mais son art et son cerveau, qui comportent la force réaliste qui caractérise les productions et l'esprit de la péninsule ibérique, ont gardé cette pureté et cette vérité helléniques qui lui vient de ses ancêtres, car au témoignage de tous ceux qui ont traité la question des historiens byzantins depuis Commènes jusqu'à Thomas de Quincey pour ne citer aucun écrivain contemporain, les prétendus Hellènes sont des Albanais et en Pablo Canouris, le miracle pittoresque de Tolède, Le Greco même renaissait dans le peintre aux mains bleu céleste, non que Canouris imitât Le Greco, mais le côté mystérieux de son génie touchait avec cette violence angélique qui angoisse délicieusement les amateurs de Theocopouli.

Aucune école depuis le Romantisme n'a autant remué le monde que la nouvelle école de peinture où seuls ont joué un rôle des artistes ressortissant à la civilisation méditerranéenne, des artistes appartenant à une race latine. Ce succès est cause de la résistance que l'on oppose de toutes parts à l'art d'un Canouris, de Picasso, de Braque, de Derain, de Picabia, de Gleizes, de Metzinger, de Juan Gris, de Survage, et qui va devenir plus violente encore qu'elle ne le fut jamais. Les philosophes ont rempli, paraît-il, en vue de combattre l'art moderne, tout «un arsenal de sophismes», comme disait mon ancien ami Delormel. Mais que peuvent les philosophes contre les formes et la matière qui sont les objets et les sujets des meilleurs d'entre les peintres d'aujourd'hui? Que la peinture nouvelle soit différente de celle d'hier, c'est évident; qu'elle ne s'accorde pas avec la tradition du grand art, c'est une chose que je défie à quiconque de démontrer. Et que cela fasse courir à l'art le moindre danger, je n'en crois rien. Les études éclatantes, surprenantes et sévères des nouveaux peintres sont profondément réalistes. Cet art n'éloigne pas de l'étude de la nature ceux qui s'y livrent si préoccupés de fixer, de combiner toutes les possibilités esthétiques.

Excès de nouveauté? Qui sait? Je le répète, elle n'est pas dangereuse pour l'art, mais seulement pour les artistes médiocres. Et ceux-là, quoi qu'ils fassent, resteront médiocres; qu'importe, après tout, qu'en outre ils soient absurdes.

Dans le caractère de Canouris se mêlaient donc l'Espagne et l'Albanie. Et d'apparence il était comme sont les Albanais parmi lesquels il y a de beaux hommes, nobles, courageux, mais ayant une propension au suicide qui ferait frémir pour leur race si leurs qualités génésiques ne balançaient leur ennui de vivre. Ce qu'il y avait d'Espagnol en Canouris n'avait pas écarté le goût pour la mort volontaire et il conservait pour les femmes un goût espagnol fortement albanisé.

J'appris à connaître Canouris pendant un séjour à Bruxelles qui m'a laissé d'inoubliables et de précises impressions sur le sang qui, avec l'Ecossais, peut-être, est le plus ancien de l'Europe.

Pablo Canouris, qui y vécut, venant tout droit de Malaga et avant de connaître Paris, y avait pour amie une Anglaise qui le faisait souffrir comme peuvent pâtir d'amour ceux-là seuls qui appartiennent à l'élite de l'humanité.

Cette fille, dont la beauté était insolente à un point qu'il n'y a point d'homme qui ne l'eût aimée à la folie, trompait mon ami avec ceux qui le voulaient bien, et moi-même, qu'on me le pardonne, je délibérai longtemps entre l'amitié et le désir.

Impudique, d'une façon que ne peuvent manquer d'admirer ceux que la vie a assez malmenés pour qu'ils soient devenus bigles de l'âme et borgnes du cœur, Maud passait sa vie, dévêtue, dans l'appartement de mon ami. Et quand il était sorti, la débauche entrait dans sa demeure.