I

Elvire Goulot est née à Maisons-Laffitte. Elle a tiré de cette origine un goût déterminé pour les chevaux qu'elle peint d'une façon remarquable et pour l'équitation bien qu'elle n'ait plus désormais l'occasion de s'y livrer. Mais elle y songe souvent et surtout lorsqu'elle a des embêtements.

Elle a vu de merveilleux chevaux dans les écuries fameuses de sa ville natale et cependant ceux dont elle se souvient avec le plus de plaisir, ce sont les trois chevaux blancs attelés à la troïka de son amant, le grand-duc André Pétrovitch:

«J'avais à ma disposition la troïka de mon amant à laquelle étaient attelés les trois plus beaux chevaux de toute la Russie. Ils étaient aussi blancs que la neige et on les estimait un million pièce. Leurs queues traînaient presque jusqu'à terre. Ils allaient comme le vent et le cocher qui les guidait était le plus gros que l'on sût voir.»

Dès l'enfance, Elvire eut un esprit délié et une mémoire remarquable. Elle n'a jamais été croyante, mais n'a jamais cessé d'être superstitieuse. Ses rêves ont toujours été tournés vers les choses de l'amour. C'est ainsi qu'enfant, elle rêvait d'épingles, de pieux ou de barrières, ce qui, au témoignage d'une certaine école, indique des destinées charnelles nettement accusées.

Son premier amant fut un médecin, homme marié, à la fois très gentil et très débauché. Il la prit alors qu'elle avait quinze ans. Il en avait trente-six. Elle était légèrement malade et il était venu pour lui donner des soins. C'était un de ces hommes maigres qui connaissant tous les raffinements de l'amour, corrompent l'esprit des femmes sans savoir s'en faire aimer sincèrement. Leur liaison débuta par un scandale, car la mère d'Elvire découvrit le pot aux roses et le suborneur fut poursuivi et ne s'en tira que grâce à la déposition d'Elvire qui affirma devant les juges que l'accusé ne l'avait pas eue vierge. Il fut acquitté et lui en garda une vive reconnaissance.

Le premier pas étant fait, voilà Elvire livrée à l'éducation dépravée de ce Georges, le médecin. Il lui inculque le goût des femmes et elle est devenue une tribade avérée.

Pendant l'hiver de 1913, il l'emmena à Monte-Carlo où il la laissa seule, ayant dû revenir précipitamment à Paris. C'est au Casino que le vieux Replanoff, le premier avocat de Pétrograde, qui était alors Saint-Pétersbourg, la remarqua et lui conseilla de le suivre en Russie.

«Vous serez heureuse, lui disait-il. Vous remplacerez ma fille qui est morte et à qui vous ressemblez. Venez, vous n'aurez rien à désirer. Vous serez comme une reine. Je vous traiterai comme ma fille.»

Et respectueusement mais passionnément, il lui baisait le bout des doigts.