Replanoff partit le premier, et comme Georges tardait à revenir, Elvire se décida à partir pour la Russie. Elle alla prendre son billet à la Compagnie des Wagons-Lits; mais elle était et paraissait si jeune qu'elle dut obtenir le consentement préalable de son père auquel le vieux Replanoff écrivit une lettre qui est un monument d'hypocrisie car, aussitôt qu'Elvire fut à Pétrograde, il la vendit à une compagnie de débauchés dont il faisait partie et elle devint la maîtresse du grand-duc André Pétrovitch. Elle passa sept mois en Russie et, de ce séjour chez les Moscovites, elle me parla une fois de la façon suivante:

«Le grand-duc, mon amant, avait vingt-six ans. Il était très beau. Je n'ai jamais vu d'homme aussi beau ni aussi brutal. Il aimait les femmes et les garçons. Il était plus dépravé que Georges en ce sens que la cruauté dominait tous ses scrupules et l'orgueil le faisait presque délirer. Les femmes, Françaises pour la plupart, qui étaient les maîtresses des autres débauchés, n'étaient ni jeunes, ni séduisantes. C'étaient uniquement, d'après ce qui me parut, des femmes d'affaires qui se prêtaient à tout ce qu'une imagination dépravée à l'extrême pouvait suggérer à leurs amants. La plus jolie était une Russe. C'était aussi la plus lascive et ses goûts s'accordaient avec ceux des hommes qui nous entouraient. Elle avait une capacité d'estomac inimaginable, aussi bien pour la nourriture que pour la boisson et je n'ai jamais vu de femme pouvant boire autant de Champagne qu'elle.

«Je me souviens d'une orgie chez le général Breziansko; il y avait là une cinquantaine de convives, parmi lesquels deux grands-ducs et, lorsqu'on eut fait se retirer les domestiques, cette jeune Russe, après s'être mise en l'état de pure nature et semblable à une bacchante échevelée et frénétique, passa sous la table et donna à ceux qui lui plaisaient, hommes ou femmes, l'occasion de manifester la vivacité de leurs sensations, de façon à déchaîner la joie de l'assistance.

«Mais j'avais horreur de cette vie où le repos, la tendresse et la douceur ne tenaient aucune place. Sans une amie que je m'étais faite, une danseuse de restaurant, Française de vingt-huit ans, je n'aurais pu rester un mois en Russie. Elle était en secret la maîtresse du vieux général Breziansko qui, devenu gâteux, et donnant dans une dévotion à la fois démesurée et incertaine, confondait à son propre usage ce que disent les Evangiles à propos de la résurrection de la chair et ce qu'ils racontent touchant la Flagellation.»

La brune Georgette, si tendre avec Elvire qui était la vrille, devenait un vrai démon quand il s'agissait de cingler la vieille peau du général Breziansko et elle mettait à bien remplir cet office un soin d'autant plus minutieux que chaque fois que la réussite couronnait ses efforts, elle touchait une somme équivalente à vingt-cinq mille francs de notre monnaie; mais l'événement était rare, nonobstant quoi ce vieux tambour de Breziansko n'en était pas moins généreux et Georgette se trouvait satisfaite de sa condition.

Il n'en était pas de même d'Elvire qui maigrissait et souffrait impatiemment les atteintes que son amant et ses amis portaient à son orgueil. Ce qui l'irritait davantage encore, c'est qu'aucun dîner au restaurant ne se terminait sans quelque épouvantable dispute, où gérants, maîtres d'hôtels, Français pour la plupart, étaient traités d'une manière à révolter Elvire qui essayait de se consoler grâce à l'amour de Georgette et aussi en dessinant des fleurs, de petits cochons, des chevaux qu'elle enluminait ensuite et qui lui servaient de papier à lettres, ce qui faisait l'admiration du vieux Replanoff qui venait la voir quelquefois et s'écriait:

«Elle peint comme ma fille. Je te l'ai dit, Elvire, tu lui ressembles d'une façon miraculeuse. C'est pourquoi je veille sur toi comme un père et t'ai introduite dans la meilleure société de la Russie.»

Elvire s'échappe un jour, le cœur un peu gros de quitter son bel appartement de la Pentelemongkasa. Mais elle n'en pouvait plus et elle avait beaucoup maigri. Georgette seule était au courant de la fuite. A la frontière, nouvelle histoire. On ne voulait pas la laisser passer, son passeport n'étant pas en règle. Par fortune, elle aperçut sur le quai un officier qu'elle avait rencontré à Pétrograde. Celui-ci aplanit toutes les difficultés et, en débarquant à la gare du Nord, Elvire ne regrettait plus que des chants étranges et nostalgiques entendus, elle ne savait plus où en Russie, dans un restaurant, ou bien à la campagne et les trois chevaux blancs de neige, rapides comme le vent, et que le plus gros cocher de toute la Russie menait à bras toujours tendus.

Georges la reçut comme fut accueilli l'enfant prodigue et, par l'entremise d'un de ses amis, la fit débuter dans un music-hall où elle prit l'habitude de porter monocle. Elle y rencontra une petite figurante, Mavise Baudarelle, dont les parents étaient marchands de vins, boulevard Montparnasse[1], où elle prit pension, et Mavise Baudarelle fit son bonheur jusqu'au jour où un jeune peintre russe de bonne famille, Nicolas Varinoff, l'enleva à la famille Baudarelle. Nicolas Varinoff partageait son temps entre sa sœur, la princesse Teleschkine, et sa maîtresse Elvire, avec laquelle il s'installa dans un atelier de la rue Maison-Dieu. Quand Nicolas était chez sa sœur, Elvire peignait avec une fantaisie délicate et non sans force, des bouquets éclatants où paraissaient des marguerites aux pétales noires et cette vie qu'animaient l'art, l'amour, la danse à Bullier et le cinéma, continua jusqu'au moment de la déclaration de guerre.

[1] L'appellation édilitaire est boulevard du Montparnasse.