Au reste, l'année 1914 commença par une gaîté folle. Comme au temps de Gavarni, l'époque fut dominée par le Carnaval. La danse était à la mode, on dansait partout, partout avaient lieu des bals masqués. La mode féminine se prêtait si bien au travesti que les femmes déguisaient leurs cheveux sous des couleurs éclatantes et délicates qui rappelaient celles des fontaines lumineuses qui m'étonnèrent, quand j'étais enfant, à l'exposition de 1889. On aurait dit encore des lueurs stellaires et les Parisiennes à la mode avaient droit, cette année, qu'on les appelât des Bérénices, puisque leurs chevelures méritaient d'être mises au rang des constellations.

Tout naturellement les bals de l'Opéra avaient ressuscité. Et la plaisanterie grivoise du premier de ces nouveaux bals de l'Opéra où chaque femme recevait une boîte fermée à clef, tandis que chaque homme recevait une clef, à charge pour lui de trouver la serrure de sa clef, paraissait d'excellent augure pour la gaîté générale. La vie semblait devenir légère et peut-être plus tard, quand avec le tango, la maxixe, la furlana, la guerre et ses «bombes funèbres» seront oubliées, dira-t-on de l'époque pacifique de l'an 1914, comme dans la célèbre lithographie de Gavarni: «Il lui sera beaucoup pardonné parce qu'elle a beaucoup dansé.»

D'ailleurs, il manquait aux travestissements de 1914 un artiste comme Gavarni, qui en dessina tant, les inventant, sans rien emprunter à personne.

Il n'existait, en 1914, aucun type particulier à notre temps comme les Débardeurs, les Dominos, les Pierrots, les Pierrettes, les Postillons, les Bayadères, les Chicards, dont un poète ferait vite des personnages comparables aux masques de la Comédie italienne et qui méritent qu'on ne les abandonne point.

Pour créer de nouveaux masques, il aurait fallu un nouveau Gavarni.

Son chef-d'œuvre fut le Débardeur, qui est surtout un travesti féminin délicieusement équivoque et dont il a suffisamment souligné le caractère dans cette légende à propos d'un débardeur femme lutinant Pierrette, qui lui crie: «Va donc... singulier masculin!», en quoi se résume peut-être la fantaisie insolente de tout le XIXe siècle.

Il aurait fallu aussi, pour la nouvelle joie de l'époque, inventer un nouveau cancan, l'ancien ayant été amené par la Goulue, Rayon d'Or, Grille d'Egout, Valentin le Désossé et par la dévotion de grands peintres comme Toulouse-Lautrec et Seurat au rang des danses hiératiques.

Il aurait fallu quelque chose qui répondît au cancan du temps de Gavarni, à ce jeune cancan dont les différences avec le cancan du Moulin Rouge sont bien marquées si on compare par exemple le tableau de Seurat, le Chahut, au monologue beaucoup plus ancien, intitulé:

Mémoires de Mlle Fifine, ex-blanchisseuse (paroles de J. Choux, musique de Javelot):

La chahutte et la cancanska,