Paris, le 20 décembre 1851.
Je pense être le premier, frère Brigham Young, à vous renseigner sur les événements tragiques qui ont mis à feu et à sang la malheureuse capitale de la France. Toutefois, au cas où la nouvelle aurait devancé ma lettre, celle-ci vous rassurera sur mon sort et celui de la mission.
Lorsqu'obéissant aux volontés du conseil de l'Eglise, je pris congé de mes épouses et quittai Salt Lake City, pour diriger les missionnaires chargés d'aller évangéliser la vieille Europe, je n'éprouvai nulle part l'étonnement fait d'admiration et d'horreur qui me surprit dans la cité géante qui a remplacé Rome à la tête du monde.
On trouve à Paris un singulier mélange de grandeur et de misère bien fait pour frapper les yeux d'un citoyen des Etats-Unis, accoutumé à l'agréable simplicité de nos villes naissantes dans lesquelles, s'il y manque l'architecture sublime des palais, des monuments et des édifices religieux, l'ordonnance grandiose des places et des jardins, les perspectives ménagées avec un goût délicat et audacieux des promenades publiques, on ne trouverait pas non plus l'affreuse saleté des faubourgs parisiens, ces maisons épouvantables où vivent dans une promiscuité écœurante et parmi la vermine nauséabonde les ouvriers et les petits bourgeois.
Dans ces rues étroites et tortueuses, l'odeur de la pourriture essaie de vaincre la fétidité de l'urine qui, souillant Paris tout entier, stagne en flaques, écume dans les ruisseaux, et s'allie à la puanteur des excréments d'hommes et de bêtes qui l'accompagnent.
Nulle part en Europe je n'ai regretté comme à Paris ce que l'on y appellerait la franche sauvagerie de nos contrées.
Les façades lépreuses, témoins d'un grand nombre de révolutions, ont l'air de vieilles femmes, de squaws usées par la vie et par les durs traitements que les Peaux-Rouges, ces restes malheureux du malheureux peuple des Lamanites, font subir à leurs femmes.
D'autre part, la nature est ici, comme partout en Europe, plus mesquine que dans notre patrie, et, en particulier, les fleuves y sont de misérables ruisseaux au regard de notre Missouri, le Père des Eaux, ou des autres fleuves américains.
Je suis arrivé à Paris en avril, de Copenhague où j'ai eu le bonheur de faire un grand nombre de prosélytes danois que vous avez eu sans doute la joie d'accueillir dans notre sainte ville.
Ayant visité Paris à diverses reprises, je connaissais la dure vie qu'y menait frère Curtis Bolton, spécialement chargé de l'entreprise difficile de convertir les Parisiens. Malgré mille obstacles, il a pu mener à bien quatre cents conversions et je dois dire qu'il a été médiocrement aidé par les circonstances.