La femme qui m'avait entraîné me fit courir longtemps. Nous nous trouvâmes enfin devant une maison et, prié de monter, je suivis mon sauveur dans un appartement élégant et celle qui m'y avait gracieusement introduit me dit:
«Mon père et mon frère sont des ouvriers. Ils se battent contre la tyrannie. C'est pourquoi mon cœur a été ému en vous voyant blessé par cette grande lâche de Berthe. Je résolus aussitôt de vous sauver. N'êtes-vous pas représentant?»
Je fis connaître à cette personne ma qualité d'Américain et de missionnaire mormon et elle parut vivement intéressée, me disant:
«J'ai été enfant de Marie... c'était le bon temps.»
Et je compris que cette jeune femme vivait dans la perdition et qu'elle songeait avec regret à ses années d'innocence. Je pensai aussitôt qu'elle serait une excellente mormonne et que les françaises étant rares parmi les Saints, vous ne seriez pas fâché d'avoir parmi vous un spécimen féminin de l'ingénieuse race des Français auxquels la civilisation doit tant et dans tous les domaines. J'endoctrinai cette lorette et je revins chaque jour dans ce quartier Bréda où elle loge. Je lui montrai que le bonheur l'attendait à Great Salt Lake City, que nous possédions la vraie doctrine, qu'elle aurait un mari aimable, que les mormonnes étaient instruites et bien élevées, que nous aimions les bals, la musique et les représentations théâtrales, que l'on s'efforçait à Salt Lake City de suivre la mode de Paris et que, parisienne, son goût la ferait sur ce point dominer toutes nos sœurs. Enfin, soit le mariage, soit les détails de notre luxe, Mme Paméla m'écouta, jouant avec ses repentirs et réfléchissant. Je sus qu'elle avait demandé conseil à sa portière et que celle-ci s'était vivement opposée à mon projet. Des amies de Paméla la dissuadèrent de m'écouter, mais elle eut le bon sens de demander l'avis de son père, ouvrier fort écouté dans les faubourgs et moins connu sous son nom de Monsenergues que sous le surnom de Parisien dit la Couronne des Amours. Ce digne homme s'étant rendu chez sa fille l'exhorta à la vertu. Il déplorait la faiblesse qu'il avait montrée en n'immolant pas son enfant le jour où, entraînée par l'amour du plaisir et du luxe, elle avait échappé à l'autorité paternelle pour vivre dans la perdition.
J'écoutai, les larmes aux yeux, cet homme rude et sensible dont les mains calleuses avaient des gestes caressants.
Ayant su ce que je conseillais, il s'exalta, me parla avec éloge de l'Amérique d'après ce qu'il en savait, du Champ d'Asile, des généraux à la Cincinnatus. Il engagea sa fille à suivre mes conseils. Ayant déploré les événements politiques qui venaient d'avoir lieu et auxquels il avait été mêlé, il m'exprima son indignation parce que la tyrannie avait proscrit un homme qu'il tenait en haute estime, nommé Agricol Perdignies, dit Avignonnais la Vertu.
Cette entrevue décida Paméla Monsenergues à faire ses bagages, à vendre ou distribuer tout ce qui aurait été un embarras en voyage et dans notre pays, et j'ai le plaisir de vous annoncer que cette demoiselle a décidé de se joindre à une troupe de saintes qui partira avant peu pour l'Amérique, sous la conduite de frère Lorenzo Snow. Il s'y trouvera quelques Anglaises, des Danoises, des Norvégiennes, une Française et une famille suisse tout entière. Frère Lorenzo Snow, qui ramène une nouvelle épouse dans son foyer de Salt Lake City, a décidé d'accompagner la caravane.
Je regrette de ne pouvoir vous envoyer plus de Françaises. Mais vous vous contenterez du troupeau de génisses que j'achemine vers vous et les puissants troupeaux de nos étables sacrées les féconderont avec délices pour que s'agrandisse, dans la paix et le bonheur, le précieux domaine que les dieux ont commis à la garde de frère Brigham, notre prophète.
Pour terminer cette lettre, je dois vous annoncer qu'un pasteur anglican vient de faire paraître un livre où implicitement il s'efforce de donner un démenti aux vérités ethniques qui forment le fond de notre religion et qui, avant ce siècle, ont été proclamées par les écrivains catholiques, détenteurs de toute la vérité, jusqu'à l'apparition de l'ange Moroni à Joseph. Ce pasteur, dans son voyage d'Asie, s'étant trouvé chez les Nestoriens, prétend avoir reconnu en eux les représentants de dix tribus d'Israël dont on avait perdu les traces historiques jusqu'au jour où le livre de Mormon a prouvé qu'ayant émigré en Amérique, il ne restait aujourd'hui qu'une faible partie d'une des nations issues d'elles et la plus mauvaise, celle des Lamanites, juifs punis de Dieu, mais qui n'en sont pas moins les derniers représentants de son peuple, c'est-à-dire la race Rouge que nous respectons. Cet ouvrage, plein de mauvaise foi, ne fait même pas allusion à nos vérités et sa publication a été pour moi une nouvelle occasion de reconnaître l'infernale ignorance et l'outrecuidante méchanceté de ces sectes que l'iniquité a suscitées sur la terre. Au contraire, les prêtres catholiques ont connu la vérité par révélation avant la révélation complète des plaques à Joseph Smith qui estimait grandement le catholicisme. Ils vivent avec dignité, avec désintéressement et sont pleins de sanctification. Ils étaient les gardiens de la vérité et notre Eglise n'est au catholicisme que sa continuation moderne et adaptée aux nouvelles révélations.