Et voici près de moi un remuement de soie tandis qu'une main délicate étanchait avec un mouchoir parfumé le sang de ma blessure.
Je crus d'abord que c'était l'ange Moroni qui se manifestait sur le champ de bataille et venait pour sauver un des fidèles de Joseph. Mais les débauchés sans pitié qui dans ce jour de deuil se hâtaient vers quelque cabaret, Rocher de Cancale ou autre, pour festoyer et se réjouir des malheurs populaires, criaient encore en s'éloignant: «Paméla, rejoins-nous vite, les soldats arrivent,» me firent comprendre qu'il n'y avait point près de moi d'ange Moroni, mais seulement cette Paméla retardataire que ses compagnons appelaient tout en ne se risquant plus, malgré leur insouciance, à venir la rechercher dans le lieu dangereux où elle se tenait volontairement afin de me secourir. Les bataillons arrivaient en courant, rythmant leurs pas et le bruit cadencé que faisaient leurs pieds s'approchait sinistre comme une danse macabre.
L'ange Paméla ne s'en souciait pas et je pensai que j'allais mourir avec elle. Cette fin romanesque m'enthousiasma un moment et je songeai à crier, lorsque les baïonnettes m'atteindraient, un «Vive la République!» qui, destiné dans ma bouche à glorifier légitimement nos Etats-Unis, devait paraître (et c'était là une plaisanterie mortuaire que je trouvai excellente) aux soldats qui allaient devenir mes bourreaux, une apologie in extremis du régime populaire contre lequel ils combattaient.
Mais la main qui avait essuyé ma face me prit le poignet et m'entraîna, je distinguai confusément les uniformes des militaires et la silhouette angélique de la femme qui m'entraînait; elle tenait maintenant de la main gauche le mouchoir taché de mon sang et ce linge me fit songer au Christ et à la Sainte Véronique. Cette édifiante pensée m'occupa le temps que nous mîmes à traverser le boulevart[7] et à gagner juste à temps pour n'être pas la proie des soldats, une rue adjacente.
[7] En français dans le texte.
Vous venez de lire, frère Brigham, comment j'échappai pour ainsi dire miraculeusement à la fureur disciplinée des militaires et je vous prie d'excuser la digression qui suit à propos des femmes françaises.
On pourrait dire d'elles ce que je vous écrivais naguère au sujet des prêtres catholiques. Ils valent mieux que ceux de n'importe quelle religion et nulle part, sauf dans notre Eglise, on ne rencontre autant de Saints. Rien d'étonnant puisque le catholicisme est la vraie religion qui a succédé au mosaïsme et qui a détenu la vérité jusqu'à l'apparition de l'ange Moroni à Joseph Smith. Et j'ai été bien souvent charmé par les vérités que les prêtres catholiques s'efforcent de propager avec un courage et une bonne foi inexprimables.
De même les femmes: elles sont ici excellentes comme santé, travail, courage, grâce, goût, bon sens et bonne humeur et celles qui s'écartent de cette retenue qui convient au beau sexe y sont plutôt amenées par les vices des institutions que par leurs propres penchants.
Nulle part la polygamie ne serait peut-être aussi utile qu'ici où l'on a complètement perdu la notion du mariage. La liberté dans l'amour apparaît comme un droit incontestable à beaucoup de socialistes et la polyandrie est admise par Fourier même et dans le mariage et aussi dans le célibat, par l'institution éminemment immorale du bayadérisme.
La polygynie est la santé pour l'homme et pour la femme, elle supprime la prostitution, les malheurs et les maladies qu'elle entraîne; elle augmente la majesté de l'homme, en satisfaisant son goût inné pour la domination. Cette constitution patriarcale conviendrait parfaitement à ce pays qu'elle régénérerait en y résolvant peut-être la question sociale, supprimant ces luttes intestines, ces idéologies malsaines qui appauvrissent les corps et les esprits. Au lieu de cela, l'adultère en créant une polygamie clandestine, la prostitution en faisant de l'acte de chair une chose honteuse, détruisent le bonheur que l'homme éprouve à procréer, entraînent les hommes à des folies, jettent sur la terre de misérables enfants sans famille, sans destinée et voués au mépris pour leur illégitimité.