D'après ce que m'a dit le président de la République vénitienne, M. Manin, lors de la visite qu'il me fit, il y a environ trois mois, et où il se montra curieux des choses du mormonisme, ce M. Victor Hugo vivrait, autant que faire se peut, à Paris et sans entraîner le scandale, d'après les principes admis par notre Eglise et notamment en ce qui concerne la polygynie.

Après quelques instants qui me parurent interminables, on me permit de m'éloigner. De barricade en barricade, parmi les morts et les blessés, malgré les soldats dont j'évitai les baïonnettes et les projectiles, je me retrouvai, je ne sais comment, sur le boulevart[6] où la boucherie était horrible.

[6] En français dans le texte et avec cette orthographe surannée.

Les soldats massacraient tous ceux qu'ils rencontraient et les cris d'assassins, d'à bas Bonaparte, de vive la République, les commandements des officiers, les lamentations des mourants, le crépitement de la fusillade, le tonnerre du canon se mêlaient, formant une musique effrayante. Je pensai qu'il se pouvait très bien que ma dernière heure approchât et je songeai d'abord à me réfugier dans une boutique, mais la plupart étaient fermées et, voyant dans celles qui étaient restées ouvertes des cadavres de commerçants, je connus par là qu'il n'y avait pas de refuge que les soldats respectassent. Je n'osai pas m'enfoncer dans les rues étroites qui conduisaient chez moi. Je craignais de tomber encore une fois auprès de quelque barricade; cela me paraissait aussi dangereux que d'être exposé à la brutalité des soldats.

Là-dessus, il se mit à pleuvoir et la boue qui se forma rapidement était rouge de sang par endroits. Quelques passants, émeutiers voulant gagner leur barricade, se hâtaient, parfois courbés pour échapper aux projectiles ou fiers et défiant par des cris pleins d'insolence la force armée. Toutefois ils ne s'arrêtaient point, désireux d'éviter l'arrivée des soldats dont deux troupes venaient en sens contraire. Pour ma part, certain de ne pas leur échapper, je me préparai à mourir. A ce moment, une troupe de jeunes gens et de jeunes femmes, mis avec élégance, passa près de moi en riant. J'eus l'idée de les suivre, car ils me semblaient peu se soucier de l'émeute et même se croire à l'abri des dangers; mais tout en riant et en plaisantant, ces débauchés,—car ils n'étaient pas autre chose,—se retournèrent et m'écartèrent à coups de canne, disant:

«Passe ton chemin, bonhomme, nous ne sommes pas de ton bord.»

Et l'une des jeunes femmes qui s'était aussi retournée, ramassa une bouteille vide qui se trouvait à ses pieds, près d'un shako et d'un soldat mort, et me la jeta avec violence en criant:

«Dépêche-toi donc, Paméla, et prends garde à ce socialiste.»

En même temps, la bouteille m'atteignit au front, m'étourdissant et me blessant au-dessus du sourcil droit. Aussitôt, j'entendis une voix douce qui me disait:

«Pauvre homme, votre sang coule.»