La constitution morale des nations européennes est si différente de celle qui régit les Américains que je ne sais si vous comprendrez les motifs des luttes intestines qui divisent les Français. Ici, rien n'est véritablement démocratique; l'Egalité qui est inscrite sur les façades des édifices publics n'est souhaitée par aucune classe de la population[4].

[4] Ce missionnaire, qui était observateur, ne connaissait pas bien l'humanité, puisqu'on ne souhaite l'égalité dans aucune classe d'aucune nation. La terminologie des législateurs et des politiques est souvent en contradiction avec les passions humaines et la nature qui exigent l'ordre suivant: à chacun selon sa force son droit, ses œuvres. (Cette remarque crayonnée en marge de la lettre y aurait été inscrite par l'empereur du Brésil, don Pédro, lors de la visite qu'il fit à Salt Lake City.)

Chez nous, tout est issu du populaire: la religion, les arts, le pouvoir et la richesse. La nation américaine est une échelle dont les degrés égaux entre eux n'offrent à l'observateur qu'une différence d'élévation. Et cette parabole demeure aussi véritable dans le monde mental que dans le monde matériel. De temps à autre on retourne l'échelle et rien n'est changé.

En France, au lieu d'une seule échelle, on en trouverait plusieurs destinées à gravir la même cime. Chaque classe de la population, pour m'exprimer d'une manière plus directe, forme ici un état dans la nation, un état avec son aristocratie, sa bourgeoisie et sa plèbe. Les arts sont organisés en cette guise et ne connaissent pas cette unité démocratique que l'on admire chez nous. Les sciences et les métiers sont divisés selon ce système. L'art de la guerre n'est pas compris autrement. La science des fortifications même a trouvé, chose invraisemblable, une application plébéienne dans la barricade, et, tandis que les guerriers savants, portant très haut l'enseignement qu'ils tiennent des ingénieurs italiens du XVe et du XVIe siècle, continuent d'appliquer leurs connaissances au perfectionnement des fortifications, le peuple a inventé la barricade, forteresse improvisée et imprévue, faite de pavés, de poutres, de tonneaux, d'omnibus renversés, de paniers et de matelas. Ces remparts montent parfois jusqu'à la hauteur d'un deuxième étage et il est arrivé que les défenseurs de ces informes amas de débris et de matériaux disparates aient eu raison des troupes régulières et de l'artillerie.

Chez nous, le peuple s'appelle tout-le-monde: millionnaires, cultivateurs, journalistes, aventuriers et marchands de bétail; on n'excepterait guère que les gardiens de troupeaux de moutons, les nègres et les Indiens, les derniers sont des ennemis bénis que nous supplantons sur leur propre sol, tandis que les premiers ne font pas partie de l'humanité.

Ici, le peuple n'est formé que par les criminels, les pauvres gens, les ouvriers, les étudiants, les représentants, les artistes et les gens de lettres. Et il a parfois de terribles colères ce monstre vigoureux! Le gouvernement en a eu facilement raison, en l'occurrence, mais le sang a coulé abondamment.

Je ne vous donnerai point le détail des barricades qu'il m'a fallu visiter le 4 de ce mois en tentant de revenir à mon logis. La topographie de Paris ne vous est pas familière et ces explications vous seraient inutiles. Qu'il me suffise de vous dire que dans une seule voie nommée rue Rambuteau, que j'ai dû suivre, bien qu'elle m'éloignât de chez moi, j'ai compté jusqu'à douze barricades.

Ailleurs, devant une grande barricade barrant la rue Saint-Denis, à la hauteur de la rue Guérin-Boisseau, j'ai été pris pour un homme de la police, un mouchard[5], selon le mot populaire. Je n'étais pas fort rassuré et, malgré ma qualité d'Américain que je tentais en vain de faire constater, les émeutiers m'auraient fusillé si un représentant, illustre comme poète, M. Victor Hugo, n'était intervenu. Il m'interrogea et, après s'être enquis longuement des chutes du Niagara, des pilotis de Mexico, des coutumes, des usages et du cours de l'Orénoque, il me fit relâcher. Et devant les émeutiers qui l'écoutaient avec respect, il me dit textuellement: «Sage citoyen des Etats-Unis d'Amérique, vous témoignerez dans votre libre République des efforts que les Parisiens, ce peuple de Titans, accomplissent ici pour cimenter la proche fraternité des Etats-Unis d'Europe.»

[5] En français dans le texte.

Là-dessus, il me quitta après m'avoir serré les deux mains, et l'on m'enferma dans une pharmacie que les émeutiers avaient transformée en fabrique de poudre.