Vers cruels, inhumains, qui semblent composés en Amérique, exprès à notre endroit, mais dont la réminiscence eût suffi à nous perdre pour toujours dans l'esprit des Français qui nous eussent alors traités comme des débauchés qu'ils sont eux-mêmes.

D'autre part, la polygamie existe ici en fait et ainsi que je viens de l'insinuer, sous la forme de débauche.

Le mariage, s'il demeure en France une monogamie légale, devient souvent et pour ainsi dire ouvertement une polygamie véritable, et pour le mari et pour l'épouse, par l'adultère, qui est dans cette contrée un acte à la fois grave et risible et il n'est point rare que le ridicule qu'il entraîne y devienne mortel.

Au demeurant, si la polygamie n'est plus dans ce pays un cas pendable au gré de la justice, si les vers cités plus haut sont profondément bouffons plutôt que véritablement patibulaires, la loi française n'en réprime pas moins la polygamie lorsqu'elle est sanctionnée par un acte rituel ou légal; et mon désir d'éviter de graves différends avec la police de ce pays est conforme à celui qui m'anime pour le triomphe de l'Eglise des Saints-du-dernier-jour puisque l'expulsion des apôtres ruinerait certainement le petit noyau de croyants qu'a pu réunir le zèle déjà constaté de frère Curtis Bolton[3].

[3] Feu M. Dreckeim, le savant berlinois, qui vécut cinq ans à Salt Lake City, où il dépouilla à la Bibliothèque les papiers laissés par le regretté président Brigham Young, se permit d'aller demander à M. Taylor, qui vivait encore, pourquoi, puisqu'il craignait que la police n'ouvrît sa lettre, il y parlait si longuement de la polygamie. A quoi M. Taylor répondit qu'il en parlait à dessein afin que la police crût que de même qu'il n'était point traité de la pluralité des femmes dans l'Etoile du Déseret, on n'en soufflait mot dans les prédications; mais qu'au demeurant les gens instruits et les fonctionnaires de la police n'ignoraient point que dans l'Utah, les Mormons étaient polygames. (Noté au crayon en marge de la lettre.)

C'est plus loin que M. Taylor manifeste sa crainte de ce fameux cabinet noir où l'on devait avoir fort à faire, s'il est vrai qu'on y ouvrait toutes les lettres. (Noté à l'encre sous la note précédente et d'une écriture de femme.)

Ces choses dites, venons-en aux événements de ces derniers jours et le grand nombre de gens qui y ont perdu la vie m'assure que la mienne a été à deux doigts de sa perte.

Ma volonté de ne pas me mêler de politique et de ne pas donner d'appréciations qui pourraient être mal interprétées au cas où l'on ouvrirait ma lettre, ainsi qu'avec raison la police le pratique, paraît-il, couramment, m'interdit de vous faire connaître mes idées sur la cause de ces événements, mais je veux vous la dire sans porter aucun jugement. Les émeutes et les révolutions dont j'avais trouvé Paris encore tout bouleversé au mois d'avril, se sont renouvelées à l'occasion d'une certaine opération gouvernementale qu'on a appelée le Coup d'Etat. Qu'il me suffise d'ajouter comme explication que le président de la République française, qui est un membre de la famille des Bonaparte, médite le rétablissement à son profit de la dignité impériale. Il a commencé par une manifestation d'absolutisme qui a déplu à un certain nombre de personnes de toutes les classes et particulièrement parmi les ouvriers.

Selon les conseils que l'on m'a donnés, je ne suis pas sorti le 2 décembre ni le 3. Le 4 cependant, il fallut que j'allasse à notre imprimerie située rue Saint-Benoît, sur la rive gauche de la Seine, et, bien qu'aguerri, je ne laissai point d'être surpris par la brutalité des soldats. Un détour m'amena rue de la Paix où je vis des lanciers, soldats de la cavalerie, qui chargeaient une foule paisible, composée de gens fort bien mis, de bonnes et d'enfants de la classe aisée.

Je pus me garer cependant et éviter d'être foulé aux pieds des chevaux, mais, en revenant de la rue Saint-Benoît, j'eus le tort de prendre un chemin qui me parut plus court que celui que j'avais suivi précédemment. J'errai ainsi de barricades en barricades et il me serait difficile de reconstituer présentement mon itinéraire dans un dédale de rues transformées par les barricades en citadelles improvisées.