Quelle pitié n'éprouverait le cœur le plus endurci à l'aspect des malheurs qu'a supportés la population de cette Capitale? La succession rapide des révolutions et des émeutes ne donne pas à ce malheureux peuple le temps de se remettre des guerres et des tueries.

Les Dieux savent que nous autres, Saints-du-dernier-jour, nous sommes accoutumés aux émeutes. L'une d'elles coûta la vie à notre prophète Joseph Smith et au patriarche Hyrum son frère, dans la prison de Carthage. J'y fus moi-même grièvement blessé. Nauvoo, la Cité Belle, que nous édifiâmes de nos propres mains, nous fut ravie par les Gentils, bien des nôtres y subirent le martyre et le Temple y tombe en ruines. Mais rien ne peut donner l'idée de l'aspect désolé où je trouvai Paris lorsque j'y arrivai cet avril. Des restes de barricades, des ruines causées par l'incendie, les souvenirs des révolutions et des guerres, les éclopés des uns et des autres, tout cela me fit penser que nos plaies et nos tribulations à la recherche de ce pays de Déseret que vous nous aviez promis, que nous trouvâmes et que vous nommâtes, en souvenir d'une petite abeille surnaturelle et selon le mot qui vous fut révélé, n'étaient que de douces récréations et de pieuses bénédictions, aux prix des malheurs de toute sorte que la rage politique et l'amour mal compris de la moins démocratique des libertés ont attirés en peu d'années sur les Français et tout particulièrement sur les Parisiens.

Je pensais que ces désolations touchaient à leur terme et entreprenant vigoureusement mon apostolat d'après l'état où frère Curtis Bolton avait laissé le sien, je pus baptiser quelques Français au no 282 de la rue Saint-Honoré. Pour soutenir ma prédication, je fondai un journal, selon l'exemple du Prophète Joseph Smith et de vous-même, qui êtes notre nouveau Prophète. Cette feuille paraît mensuellement depuis le mois de mai: c'est l'Etoile du Déseret et vous approuverez certainement ce titre.

La police n'ayant pas laissé de me tracasser comme elle a tracassé ou plutôt persécuté notre pauvre frère Curtis Bolton, j'ai résolu de ne rien traiter dans ce journal qui eût rapport avec la politique. Un des nouveaux saints, frère Dupont, qui a été témoin d'un de mes miracles, s'est trouvé être un poète fort médiocre à la vérité, mais les quelques cantiques français qu'il a composés peuvent servir en attendant mieux. Il a aidé frère Bolton dans sa traduction du Livre de Mormon et me rend service en corrigeant les épreuves typographiques.

Dois-je ajouter que je ne révèle pas ce point de notre doctrine qui la rend si séduisante pour les jeunes hommes? Je veux parler de la polygamie.

Le caractère léger et moqueur des Français m'a fait craindre que, dès le début de mon apostolat, ils ne tournassent notre Eglise en dérision, s'ils avaient eu connaissance de la condition rituellement patriarcale de nos familles.

Un des auteurs réputés classiques dans ce pays, M. Molière, qui a composé, il y a deux siècles, d'impayables bouffonneries, a écrit dans une pièce que j'ai entendue ces jours-ci au Théâtre Français des vers qui m'ont indigné, bien qu'ils semblent extrêmement drôles et parfaitement sensés aux spectateurs parisiens qu'ils incitent à rire immodérément et qui paraîtraient comme l'expression d'une sentence légale (ou illégale ad libitum pour ne pas oublier notre juge Lynch, qui est une des manifestations de l'injustice même) à nos Gentils de l'Illinois, à ceux du Congrès de Washington et de l'armée des Etats-Unis.

Voici ces vers de M. Molière, d'une sauvagerie digne de celle des batteurs d'estrade, des aventuriers, des éleveurs les plus grossiers de notre sauvage Far-West:

La polygamie

Est un cas pendable.