«Les sceptiques sont, en Angleterre, moins rares qu'on ne croit. Lubel Perciman ne croyait à rien qu'il n'eût pu se rendre compte de sa réalité. Il aimait singulièrement les femmes et avait un grand souci de sa respectabilité.
«C'est à cause de ces tendances de son caractère qu'il s'était fixé parmi les sectaires de l'Utah. Tandis qu'à Londres, en se laissant aller à son penchant, il eût passé pour un débauché, au Lac Salé, le respect qui l'entourait à cause de sa fortune et de sa ponctualité à observer les préceptes et les rites du mormonisme, croissait avec le nombre de ses femmes. Sa fortune, qui consistait en terres, en fermes, était importante et, si les premières années de son séjour en Amérique il avait vécu des revenus qu'il recevait d'Angleterre, il avait en peu d'années fondé une fortune mormonne en s'intéressant aux entreprises de Brigham Young qui était un homme fort entendu aux affaires. C'est lui qui fonda le premier ces énormes magasins comme on en voit aujourd'hui dans toutes les grandes villes et où l'on vend de tout.
«Lubel Perciman avait pris d'abord trois femmes avec lesquelles il s'était lié sur le vaisseau qui les amenait d'Europe et scellé dès leur arrivée. Ils avaient vécu tous les quatre dans le meilleur hôtel du Lac Salé, en attendant que le nouveau saint eût fait bâtir sa maison.
«Par l'extérieur, elle ressemblait à une ferme anglaise et l'intérieur en était meublé avec une recherche, un goût, une richesse rares chez les mormons, à cette époque. A peine installé, Lubel Perciman avait demandé la main de deux jeunes mormonnes, filles de personnages importants dans la République et le Prophète, à qui tant de zèle pour la polygamie plaisait fort, avait scellé ces unions.
«Ensuite, on avait vu, à chaque arrivée d'émigrantes, Lubel Perciman prendre une nouvelle épouse. Elles vivaient dans le luxe, ayant chacune leur chambre, et l'on disait à Salt Lake City que leur mari avait fait bâtir une maison assez grande pour qu'il y pût loger soixante-dix femmes; mais l'on exagérait, il n'y aurait eu de place que pour vingt-huit épouses.
«Lubel Perciman en avait quatorze; toutes étaient jeunes et gracieuses. Elles formaient un parterre où se mêlaient les fleurs de plusieurs climats. Cinq étaient Anglaises, deux étaient nées dans l'Illinois, une en Pensylvanie, une autre dans le Massachussets, il y avait deux Danoises, une Irlandaise, une Russe, une Allemande et une Hollandaise.
«Elles étaient toujours vêtues avec luxe, et, autant qu'il était possible, à la mode de Paris. Chaque courrier apportait des journaux de modes, des robes, des chapeaux, des rubans, des pièces d'étoffe, des broderies, de la musique, destinés aux épouses Perciman. Ce n'étaient pour elles que divertissements, collations, promenades en voiture, séances de musique; elles ne manquaient pas une séance théâtrale et, entre-temps, elles donnaient des soirées, où l'on parlait de littérature, de religion et des affaires du temps, des bals où l'on voyait la société la plus choisie de Salt Lake City. Trois d'entre elles étaient musiciennes. Il y avait parmi ces femmes une poétesse dont les productions paraissaient dans le Deseret Review. Elles avaient chacune leur femme de chambre, tandis que deux cuisiniers chinois et quatre valets nègres complétaient la maison.
«Lorsqu'était arrivée la dernière caravane européenne, Lubel Perciman, qui était venu examiner les émigrantes, avait jeté un regard de désir sur cette Française, Paméla Monsenergues, vêtue en matelot et qui regardait avec crânerie ceux qui venaient l'examiner. Il lui avait brutalement proposé de l'épouser, mais elle avait dit non, en riant, disant qu'elle voulait réfléchir.
«Puis, dans la demeure du Prophète où il l'avait recueillie, ç'avait été une crise de larmes et de désespoir. Elle criait qu'elle voulait retourner à Paris, qu'elle ne savait pas ce qu'elle était venue faire dans ce pays. Et le prophète avait commis le soin de la consoler à quelques-unes de ses femmes, les épouses no 8, no 11, no 19 et no 20, et elle leur parlait avec un accent détestable, en se servant du peu d'anglais qu'elle avait appris sur le vaisseau, disant qu'elle ne pourrait jamais vivre avec d'autres femmes, qu'elle croyait à la Vierge et au bon Dieu, mais qu'ici elle voyait bien qu'elle se trouvait au milieu de païens; qu'en quittant Paris, elle ne pensait pas aller dans un pays sauvage, perdu au fin fond des déserts, qu'elle s'était laissée persuader par M. Taylor qui n'était qu'un hypocrite avec sa mine de saint homme et faisant un joli métier, à chercher des femmes pour les Américains; et elle en disait de toutes les couleurs à l'adresse du Droit du Seigneur, le traitant de mangeur de blancs et traduisant littéralement le terme d'argot en anglais de telle façon que cela ne voulait plus rien dire et l'épouse no 19 riait à se tordre en écoutant ces expressions saugrenues, ces barbarismes, ces plaintes, ces invectives, tandis que mesdames no 8, no 11 et no 20 avaient l'air consterné. Puis, Paméla Monsenergues parla de ses amants et du dernier, Adolphe, qui avait une douillette doublée de satin crème et qui l'avait quittée pour se mettre avec une actrice, une femme qui n'était plus jeune. Pour elle, Paméla, elle ne l'avait jamais aimé, cet Adolphe, mais il était blagueur et l'amusait et elle s'ennuyait un peu de lui, lorsque Taylor l'avait rencontrée sur les boulevards, le 4 décembre, et elle avait fait la plus grosse bêtise de sa vie: aller en Amérique. Elle la devait aussi à son père qui voyait toujours en bien ce qui se passait hors de France.
«Ah! non! plus de déserts, de campements, d'Indiens, plus de Dieux, plus d'Esprits, plus de harems! Comment faites-vous donc pour vous entendre toutes? Non, l'Europe, la France, Paris, le boulevard, Romainville, la Porte Maillot.