«Et elle pleurait, s'essuyant les yeux d'une main et de l'autre caressant un mouton des montagnes, semblable à un petit daim qui, privé, lui léchait gentiment le bras. Et les épouses no 8, no 11 et no 20 laissant madame no 19 rire à son aise, s'efforcèrent de détruire les mauvaises dispositions de la Française. Elles la flattaient, lui faisant des compliments sur sa robe, sur son corsage et ses manches à la pagode, lui disant qu'elle était jolie et que les larmes l'enlaidissaient, lui vantant la vie de famille dans l'Utah, mettant en valeur le luxe dont elles disposaient et ajoutant qu'elle jouirait d'un luxe semblable si elle se décidait à écouter les propositions de Lubel Perciman à qui le Prophète l'avait destinée.
«—Et quel bonheur, ajoutaient-elles, de n'avoir plus de sujet de jalousie. Chez les mormons, une femme ne craint plus que son époux la trompe hors de chez soi. Il a à la maison une félicité variée qui garantit contre la satiété. Et s'il cesse de l'aimer, qu'importe, l'amour charnel n'est pas immortel, tandis que l'amour conjugal est éternel. Elle demeure au foyer, respectée, aimée, sinon adorée, et son autorité domestique s'accroît, tandis que les plaisirs de la chair sont le lot des nouvelles épouses que l'époux amène à son foyer.
«Et elles se disaient plus heureuses que les autres femmes qui ne peuvent se laisser aller au cours de leur vie naturelle, ne peuvent penser qu'à la coquetterie pour retenir un époux, un amant et souvent y sont impuissantes, tandis que chez les mormons, si une femme ne peut retenir le mari, une autre épouse est là qui l'attire et le retient au foyer conjugal et c'est aussi un va et vient de tendresse quand, ce qui se produit toujours, la délaissée redevient la favorite. Tous les jeux de l'Amour divertissent le foyer mormon et l'on n'a que rarement à y déplorer comme ailleurs que la fougue virile, dépassant les bornes permises, aille s'ébrouer dans un domaine dont l'accès est interdit.
«Pareillement la pluralité des épouses les maintient dans la réserve nécessaire au beau sexe, chacune d'elles ne se souciant point de se déconsidérer aux yeux des femmes qui les entourent et qui, ne la quittant guère, ne lui donnent pas d'occasion (pas plus qu'elles n'en trouvent elles-mêmes) de rompre la foi conjugale.
«Et peu à peu ces discours firent de l'impression sur l'esprit de Paméla. Elle se laissa aller à ces raisonnements sans cependant les prendre au pied de la lettre. L'épouse no 19 lui souriait en dessous, haussait les épaules, mais ne se mêlait point de catéchiser et, pendant que les autres parlaient, elle se mettait à la fenêtre et son visage s'attristait comme si elle avait attendu quelqu'un qui ne venait jamais. Puis, quand elle se retournait, elle souriait encore, comme pour se moquer de ce qu'on disait et proposait qu'on prît du thé avec de la crème et des crêpes soufflées.
«Et parfois le prophète traversait la salle, majestueux et silencieux.
«Pendant ce temps, Lubel Perciman n'arrêtait point ses démarches, et chaque matin Paméla recevait un bouquet de fleurs rares qu'il lui envoyait. Une fois il lui fit venir des mocassins précieux ornés de petits rubis, de plumes bleues et de coquillages. Un autre jour, les épouses de Lubel Perciman vinrent en troupe prendre le thé et toutes ces femmes, de différentes nationalités, vantèrent la vie qu'elles menaient, la galanterie de leur époux, sa force, son intelligence, sa nature aimante et ses richesses, au point que Paméla fut charmée de les entendre et quand Lubel Perciman arriva le lendemain, élégamment vêtu, avec une cravate blanche faisant trente-six tours, elle agréa sa demande, pensant:
«—Après tout, un riche mariage est une occasion qu'il faut saisir quand elle se présente et je n'en trouverai pas autant à Paris; ces gens ont peut-être raison.»
«Elle exigea cependant que le mariage serait scellé après qu'elle aurait eu le temps de se procurer une robe blanche qu'elle coupa et cousit elle-même avec l'aide des épouses du Prophète. Elle n'osa pas demander de fleur d'oranger parce qu'elle n'y avait plus droit, pensait-elle, mais, le jour de la cérémonie, elle se fit couronner de roses blanches et se para d'un collier que son fiancé lui donna et qui était composé de perles énormes, comme celles que les Romaines appelèrent unions à partir de la guerre de Jugurtha.
«Et pendant la cérémonie du scellement son cœur était triste jusqu'à la mort, de nostalgie et d'anxiété; elle se comparait involontairement à ces rivières qu'elle avait vues pendant son voyage dans la Californie et dans l'Utah, au fond desquelles grouillent des milliers de serpents. Elle ressentait mille tristesses au fond d'elle-même et les cérémonies insolites qui ne la touchaient point aggravaient sa peine.