Le second jour, le Permissionnaire s'en fut visiter Aix où il eut la surprise d'être conduit par un cocher qui avait été le propre cocher de Cézanne. Ce brave homme, nommé Baptiste Curnier, se souvenait bien de son maître: «Il fallait dire comme lui, mais il ne fallait pas le flatter.»
On alla ainsi jusqu'au Jas de Bouffan où peignit Cézanne... Après quoi, rentré à Marseille, le Permissionnaire put enfin, le surlendemain, prendre le bateau qui, tous feux éteints, le porta jusqu'à O..., où il passa le temps de sa permission.
Il y entendit raconter plusieurs histoires dont voici un échantillon:
Ancien professeur au lycée des garçons, puis avocat, X... était encore capitaine des pompiers et vénérable de la loge d'O...
A la déclaration de guerre, il laisse sa femme et ses cinq enfants, s'engage et part comme capitaine.
Un jour, sa mort est annoncée officiellement. Et des soldats de son régiment, ses concitoyens, écrivent à sa veuve des détails précis. Le capitaine X... a été tué alors qu'il montait à l'assaut en tête de sa compagnie et son corps, resté suspendu aux fils de fer et très visible, a fait l'objet de maints combats, mais en vain, car on n'a pu le reprendre. (Notons qu'en Champagne l'on a aussi montré ce corps habité par les rats et garnissant un cheval de frise sur le billard (c'est-à-dire l'espace entre les premières lignes adverses) ou du moins un corps qui passe pour être celui du capitaine X... au permissionnaire...)
A quelque temps de là, la veuve reçoit d'Allemagne une lettre venue par des voies neutres... Il est dit dans la lettre qui venait du vénérable d'une loge allemande:
«Votre mari n'est pas mort, mais seulement blessé. Il est en ce moment bien soigné... Surtout ne parlez de cette lettre à âme qui vive, sans quoi vous ne reverriez jamais votre mari.»
Le Permissionnaire entendit aussi raconter l'histoire d'une dame de la société d'O... qui, déguisée en Mauresque, parcourt les cafés pour dire leur fait aux embusqués et leur intimer l'ordre de partir sur le Front.
Le Permissionnaire assista à des couchers de soleil merveilleux où le ciel s'emplissait de roses ardentes, de lilas flamboyants et de violettes phosphorescentes.