«Et le cocher Evariste Roudiol fut se poster à l'entrée de la gare, à l'endroit même où son client l'avait quitté la veille. Vers sept heures, il alla prendre un café au bistrot qui se trouve dans la cour du Havre, il écrivit à sa femme un bleu qu'il fit porter à la poste par un garçon et fut se remettre en observation.

«Vers midi, Mme Roudiol fit apporter à son mari un ameublement sommaire, avec de la paille, du foin et de l'avoine pour le cheval qui semblait fort heureux de ses nouveaux loisirs. Il est vrai que ces allées et venues parurent insolites aux passants. Ils n'avaient jamais vu aucun ouvrier dans le chantier. La police cependant trouva que le tout était naturel et que, sans doute, on avait installé là un gardien pour empêcher les sabotages d'une part et, de l'autre, tout travail intempestif aussi bien qu'inusité.

«Et une vie délicieuse commença pour l'homme et pour le cheval qui prenait de l'embonpoint, tandis que Roudiol fumait la pipe tout le jour en surveillant l'arrivée des voyageurs.

«Puis, ce furent les beaux jours. Mme Roudiol vint tenir compagnie à son mari qu'elle quitta vers le milieu de l'automne quand la bise fut venue...

«Des années passèrent sans que rien interrompît la vie paisible que menaient l'homme et la bête, singuliers Robinsons d'un des quartiers les plus animés de Paris.

«De temps à autre, pour donner un peu d'exercice à Cocotte, le cocher priait un passant de monter dans la voiture afin de pénétrer dans la cour du Havre. Là, le hongre trottait un peu, sans que Roudiol perdît de vue la sortie de la gare. Et, avant de se coucher, de sa grosse écriture appliquée, il inscrivait chaque soir quelques chiffres sur un vieux carnet crasseux et gauchi.

«Le 1er janvier 1910, Roudiol, debout à quatre heures du matin, pansa son cheval, l'attela, et, vers huit heures, voyant que le temps était beau, se dit qu'il fallait en profiter.

«Il fit monter un camelot dans la voiture et entra dans la cour du Havre où, après quelques évolutions, il alla se placer près de la sortie des grandes lignes...

«A neuf heures, un monsieur parut et s'arrêta comme pour chercher quelqu'un. Mais le cocher avait reconnu son client:

«—Voilà, bourgeois! lui cria-t-il en sautant à bas de son siège.