La superstition relative à l'allumette unique donnant du feu à trois cigarettes nous vient d'Angleterre.
«Le régiment a longtemps combattu auprès des Anglais, me dit le lieutenant D..., qui le premier me parla de cette superstition, et ce sont ceux qui nous ont enseigné cette chose si tragique et d'apparence un peu ridicule.
«Je ne suis pas plus superstitieux qu'un autre. Je ne vous dirai point que j'y crois fermement ou que je n'y crois pas. On expliquera la chose comme on voudra, mais je ne puis nier des faits dont j'ai été témoin. Chaque fois qu'on a allumé devant moi trois cigarettes avec la même allumette, il s'en est suivi, dans un délai très bref, la mort d'un des trois fumeurs.
«Les Anglais nous ont appris, au demeurant, que cette superstition n'était pas neuve, mais qu'en temps de paix les dommages qui en résultaient n'étaient pas si graves qu'à la guerre, où, ce qui peut arriver de plus simple et de plus naturel, c'est de perdre la vie.
En ce qui me concerne, comme le lieutenant D..., je ne dirai pas: «J'y crois» ou: «Je n'y crois pas». Mais blasé sur la mort et le sang comme peuvent l'être ceux qui ont longtemps pratiqué la zone de feu, où je fus artilleur d'abord, fantassin ensuite, je ne me souviens jamais sans émotion de la mort du sous-lieutenant d'artillerie François V..., qui était attaché à l'Etat-Major d'un corps d'armée.
Il m'avait invité un jour à sa popote et quelqu'un ayant parlé de cette superstition des trois cigarettes, tout le monde en rit, sauf moi-même et mon ami François V..., qui la déclara fort intéressante et ajouta qu'il était urgent de noter tout ce qui se rapportait au folklore de la guerre.
Mais, au même moment, ayant allumé une cigarette, j'avais passé l'allumette enflammée au voisin du jeune officier d'artillerie qui, se penchant vers elle, alluma, lui troisième, sa cigarette.
Je ne puis exprimer combien ce geste fit d'impression sur moi... Le lieutenant François V... fut tué le lendemain matin en accomplissant une mission, tué bêtement à sept ou huit kilomètres des lignes par un de ces obus que les Allemands tirent au hasard.
Je note cette histoire entre mille où j'ai joué un rôle ou que j'ai entendue raconter par des témoins dignes de foi.
Au reste, le témoignage a ici peu d'intérêt, et ce qu'il importe de noter c'est la superstition ou croyance (comme on voudra) qui est cause que souvent, quand trois poilus veulent allumer leur cigarette à la même allumette, l'exclamation suivante fait jeter le tison enflammé: «Jamais trois cigarettes!»