Et le capitaine T..., d'un régiment mixte, tirailleurs et zouaves, qui en parlait un jour devant moi, ajoutait:
«On ne s'en méfie pas tant à cause de la mort qui s'ensuit. La mort, en effet, ne fait plus peur à personne. Mais surtout parce qu'on a remarqué que c'est toujours une mort bête qui survient. Cette mort par éclat d'obus dans la tranchée ou au repos à l'arrière, qui n'aurait rien d'héroïque s'il y avait quelque chose dans cette guerre qui ne fût pas héroïque.»
Parmi les petites superstitions du front, il en est une que j'ai eu l'occasion de noter dans quatre régiments différents.
Je veux parler de l'autobus de rêve.
J'en ai entendu parler la première fois par les poilus d'une batterie composée de gens du Nord. Ils m'affirmèrent que ceux qui avaient été tués à la bataille (un très petit nombre, d'ailleurs, cinq ou six) avaient, la veille ou l'avant-veille, rêvé d'un autobus.
J'essayai d'abord de m'expliquer cette croyance en la rapportant aux autobus parisiens qui ont rendu tant de services sur le front. Mais, somme toute, mon explication était fort incomplète.
Un sapeur du Midi me raconta la même chose, en termes à peu près identiques.
Mais ce qui me frappa surtout, ce fut plus tard d'entendre un caporal d'infanterie de la région de Paris me dire avec assurance qu'il ne tarderait pas à être tué, qu'il le savait bien, ayant rêvé d'un autobus, et il me détailla les circonstances de son rêve.
«Il était minuit, me dit-il, un autobus s'en allait lourdement et vite sur une route. Il était complet et les voyageurs qui se trouvaient serrés les uns contre les autres me regardaient avec des yeux ternes qui me faisaient frissonner...
«J'étais moi-même dans un boyau où tout le régiment défilait et je pliais sous le poids d'un barda plus lourd qu'un piano à queue. Je trébuchais, m'étalais, remontais sur mes pattes pour retomber dans un trou où je m'enlisais jusqu'aux cartouchières.