«Et cette marche dans le boyau était coupée par le «Faites passer que ça ne suit pas». Puis, tandis que l'on attendait, appuyé contre les parois suintantes, que les égarés eussent rejoint, je faisais signe à l'autobus de s'arrêter pour me prendre; mais lui, lourdement, allait toujours plus vite, sans dépasser la colonne des biffins arrêtés sous terre et le regard des voyageurs devenait plus morne, tandis que dans le boyau une corvée de soupe ayant passé avant nous et un faux pas ayant fait se renverser des marmites de campement, les macaronis présentaient les armes sur un tas de glaise.»
En effet, trois jours après, ce caporal mourut très bravement en allant couper des fils de fer. Il fut tué par une torpille qui éclata avec un bruit d'engloutissement.
Un autre soldat ayant un jour rêvé d'un autobus, un sergent, né malin, s'efforça de changer le caractère de ce songe. Il y réussit et le soldat vient de passer caporal. L'anecdote est d'autant plus intéressante qu'elle se double d'une sorte de prophétie qui vient de se réaliser sur le front anglais grâce aux exploits des tanks.
«T'as rêvé d'un autobus, toi? dit le sergent. Comment que t'aurais fait, vu que t'as jamais été à Paris?»
Et le soldat lui décrivit la machine.
«Ça, un autobus! dit le sergent, une mécanique qui marche comme si qu'elle avait le vertige, tandis qu'elle lessive son foîron dans la terre des tranchées qu'elle éventre! Y a pas plus d'autobus que de beurre au ... Ce que t'as vu c'est sûrement une nouvelle machine qui va rentrer dans le chou aux Boches. Sois tranquille, tu verras ça et moi aussi.»
Il m'a été rapporté que dans un régiment du midi, la croyance à l'autobus de rêve existait, mais modifiée, car c'est d'un camion automobile qu'il s'agissait, et qu'on avait eu plusieurs exemples de la véracité de ce songe bizarre, qui n'est pas la moins curieuse des superstitions qu'a fait naître la longue station dans les tranchées.
Je laisse de côté les pratiques religieuses dont le caractère sacré est au-dessus du but que je me suis proposé ici et qui, méritant un respect particulier, ne doivent pas être confondues avec les petites superstitions qui sont nées de la guerre, comme celles qui s'attachent à l'or monnayé.
Le front a donné pas mal d'or au gouvernement, mais je crois qu'il en possède encore beaucoup. Cela vient de la croyance superstitieuse que les Allemands soignent mieux les prisonniers blessés quand ils ont des pièces de vingt ou de dix francs. En quoi l'on se trompe, car les Boches font sans doute main basse sur l'or que peuvent posséder les prisonniers français; mais pour ce qui est de les mieux traiter que les autres, c'est sans doute absolument faux.
D'autre part, c'est une croyance très répandue parmi les canonniers (aussi bien les servants que les conducteurs) que les Boches châtrent les artilleurs qui n'ont pas au moins une pièce d'or pour se racheter.