L'or monnayé a ainsi pris peu à peu le caractère d'un talisman destiné à éviter une mutilation à ceux qui ont le malheur d'être faits prisonniers, blessés ou non.

J'ai connu une batterie où, au mois de mai 1915, grâce à la fabrication et au commerce (interdit depuis) des bagues, des ronds de serviettes, coupe-papiers, etc., parmi les hommes de troupe seuls, il n'y avait pas moins de cinq mille francs d'or, recueilli principalement chez les fantassins qui étaient les meilleurs clients des bijoutiers de l'artillerie.

Les appels réitérés du Gouvernement conseillant aux soldats de se débarrasser de leur or, afin de ne pas alimenter le trésor allemand au cas où ils tomberaient aux mains des ennemis, ont été transmis avec tant de discrétion qu'ils n'ont pas toujours été suivis d'effet. Et je crois bien que, dans ce cas particulier, l'infanterie a mieux compris que l'artillerie l'intérêt patriotique qu'il y avait à ne point conserver de l'or monnayé.

Cette manie de l'or a pris, la guerre durant, une apparence superstitieuse qui fait qu'elle relève maintenant du folklore; mais c'est avant tout une superstition d'ordre pratique, dont il n'est pas toujours facile de démontrer le mal-fondé dans un pays où, l'or ayant toujours abondé, tout le monde est bien fixé sur sa valeur d'échange.

Beaucoup de ceux qui gardent de l'or monnayé le placent sur le côté gauche, les pièces champ contre champ, de façon à blinder le cœur et le protéger des balles.

J'ai encore entendu raconter que l'or aurait la vertu d'attirer les Boches et qu'un sergent qui possédait une pièce de vingt francs avait, en la faisant miroiter au soleil, charmé une trentaine de Feldgrau qui l'avaient suivi jusque dans la tranchée française où ils avaient été facilement capturés, tout cela grâce à la vertu de l'or.

Un soldat, cultivateur de la région lyonnaise, a émis un jour, devant moi, l'opinion que chaque homme a son étoile qu'il lui importe de connaître. Jusqu'ici, rien que de commun et il n'y a là qu'une application du dicton: avoir foi dans son étoile. Mais le poilu ajoutait qu'il fallait être en communication avec cette étoile, afin que sa vertu protectrice pût s'exercer et que l'or monnayé seul pouvait vous mettre en communication avec l'étoile.

Il possédait lui-même sa pièce d'or et, comme il avait foi en son étoile, aucun acte de bravoure ne lui paraissait dangereux à accomplir.

«Je suis tranquille, disait-il, je ne serai jamais touché.»

Il ne fut pas tué, mais grièvement blessé. Je ne crois pas qu'il ait conservé cette foi aveugle dans les vertus de l'or.