C'est pourquoi, de retour chez Nicolas Varinoff, qui n'avait pas jugé à propos de conserver son empire sur elle et, partant pour la guerre, lui avait donné l'occasion de savourer la liberté, elle médita sur le cas de sa grand'mère Paméla Monsenergues, la mormonne, et jugea, d'après cette expérience, que la poligynie n'était pas ce qui s'imposait en temps de guerre. Elle décida que les femmes, par leur nombre, et grâce à la liberté dont elles jouissaient vis-à-vis de l'Etat, détenaient désormais une puissance qui dépassait celle qui autrefois paraissait dévolue à l'homme, devenu l'esclave de la nation.
Elle pensa que cette puissance de la femme s'exercerait fort bien et avec profit pour l'humanité si la femme s'adonnait désormais ouvertement à la polyandrie et elle prit cinq amants, ce qui, en comptant Nicolas Varinoff, lui en faisait six, qu'elle considérait presque comme des esclaves. Elle élut un clown piémontais dont la robe multicolore et le maquillage l'enchantaient, un étudiant en médecine qui se destinait aux lettres, un mutilé des deux bras qui lui parlait brutalement et l'adorait, un aviateur de l'arrière nommé Pentelemon. Il appartenait au contingent de Ruritanie. Elle l'avait choisi à cause de son nom qui lui rappelait celui de la Pentelemonskaia, la rue où Elvire avait habité à Pétrograde, un tourneur d'obus, qui était un gas de ch'Nord et savait de belles chansons.
Elle travailla avec une ardeur inimaginable ayant à cœur de ne pas être à charge à un homme et, le succès aidant, elle gagna bien sa vie.
Elle jouait en reine de la puissance que la guerre lui avait donnée. Mais aucun de ses amants désormais n'occupait son cœur qu'elle partageait entre Mavise Baudarelle et Corail, la jolie rousse aux yeux noisette, dont l'aspect évoquait si bien une goutte de sang sur une épée.
Un jour que je vis Elvire dans son atelier, siégeant devant son chevalet, je pensai involontairement à la «Femme Assise», cette pièce helvétique que, dans mon enfance, il fallait prendre garde de ne pas accepter.
Elvire (elle existera toujours) est, à un haut degré, ce que sont toutes les femmes qui, ainsi que l'écu suisse, sont fausses et ne passent pas.
FIN
ACHEVÉ D'IMPRIMER PAR FRÉDÉRIC PAILLART LE 14 AVRIL 1920 A ABBEVILLE (SOMME)