Il ne venait pas d'hommes chez elle où les femmes seules étaient admises. Elle ne faisait aucune réclame dans les journaux et ne recrutait ses clientes que par relations.
Le taux de la consultation était de cinq francs, payables d'avance, et celles que, parmi ses clientes, elle jugeait le plus discrètes, pouvaient, moyennant vingt francs, recourir à ce qu'elle appelait «la grande interrogation de guerre», qui consistait à répandre sur une assiette la poudre contenue dans une douille de cartouche Lebel et à interpréter la façon dont la poudre s'était ainsi répandue.
Comme Mme Adonysia connaissait Corail pour une personne raisonnable et pleine de discrétion, elle voulut bien, par considération pour elle, se livrer, en faveur d'Elvire, à «la grande interrogation de guerre».
La poudre répondit qu'Elvire quitterait son amant actuel pour aller avec celui qui lui faisait la cour.
Elle revint fort impressionnée de cette visite.
Le lendemain matin, elle s'éveilla de bonne heure et, entendant un chien hurler dans la rue, elle secoua Nicolas Varinoff qui, bâillant, lui demanda de quoi il s'agissait.
«Entends-tu le chien hurler, lui dit-elle, cela signifie séparation». Il n'y prit pas garde et se rendormit; mais dans la journée, tandis que Nicolas était chez sa sœur, Elvire courut chez Pablo et lui dit qu'elle était prête à rester avec lui. Et il marqua de cette décision une satisfaction si grande que, ainsi qu'il faisait quand il avait une nouvelle maîtresse, il l'emmena dans un grand magasin où il lui acheta un imperméable avec lequel elle vint le soir même à la Coupole, en compagnie de son nouvel amant.
Le lendemain, elle reçut, par les soins de Nicolas Varinoff, toutes ses affaires, son linge, ses robes, ses fourrures, ses souvenirs de Russie, son attirail de peintre et ses tableaux.
Mais, dès le second jour, elle était lasse de Pablo. Son amour pour Nicolas lui regonflait le cœur; elle lui écrivit et il lui répondit de revenir et, dès le huitième jour de son installation chez Pablo Canouris, tandis que celui-ci était allé se promener à Montmartre, elle se fit aider de Corail et quitta l'atelier du peintre aux mains bleu céleste qui, en l'accueillant chez lui, n'avait pas eu la présence d'esprit de lui dire qu'elle était chez elle et de lui confier les clefs.
Car les femmes ont aujourd'hui le sentiment de leur importance unique comme gardienne d'une race dont les représentants mâles font leur possible pour s'anéantir. Dans ou hors le mariage, elles ne supportent plus qu'impatiemment le joug viril, veulent être maîtresses des destinées de l'homme et ont désormais le goût de la liberté, car, pour sauver la race humaine, il faut bien que la femme ait les mains libres.