À propos des termes nautiques de Virgile, le savant M. Jal va jusqu'à citer des mots du langage des Malays, des Madekasses, des Nouveaux-Zélandais. Il fait encore de pittoresques rapprochements quand il en vient à examiner le triplici versu:
«Il exprime, à mon avis, un chant trois fois répété, un cri, un hourra! une espèce de celeusma dont la tradition est vivante encore dans les bâtiments où pour tous les travaux de force, et, par exemple, quand on hale les boulines, un matelot, le véritable hortator des anciens navires, chante: Ouane, tou, tri! hourra! (one, two, three! hourra!—angl.). La tradition antique était pleine de force au moyen âge, à Venise, où la chiourme du Bucentaure, toutes les fois que le navire ducal passait devant la chapelle de la Vierge, construite à l'entrée de l'Arsenal, criait trois fois: Ah! Ah! Ah! donnant un coup de rame après chacune de ces acclamations.»
La conclusion de M. Jal est sans doute différente de celle que M. Bergeret, notre contemporain, eût mise à son fameux ouvrage:
«La marine actuelle touche de bien près à la marine d'autrefois, c'est pour moi un fait de la plus grande évidence. Voilà pourquoi je pense que tout homme qui s'occupe de la marine moderne doit s'enquérir de tout ce que furent les marines anciennes; voilà pourquoi je pense aussi que Virgile étant, sur la question de la marine antique, l'écrivain qu'on peut consulter avec le plus de fruit, il était nécessaire de démontrer sa compétence et de la prouver, en rendant à ses vers toute la valeur didactique dont les avaient dépouillés des interprètes, fort savants d'ailleurs, mais qui ne comprenaient pas la langue spéciale que parlait le poète marin.»
M. Anatole France a peut-être acquis un exemplaire du Virgilius Nauticus chez M. Lehec, dans la boutique duquel il passait parfois une heure. Un jour, par hasard, je l'entendis faire l'éloge de l'abbé Delille.
«Delille n'a qu'un défaut, disait à peu près M. Anatole France, c'est de n'être point lu.»
Et comme il en sait par cœur de longues tirades, il les récita.
Peut-être n'a-t-il pas retenu en aussi grand nombre les vers de son maître Leconte de Lisle.
Mais n'y a-t-il pas une certaine parenté entre ces deux poètes?
Ayant entendu quelqu'un faire un rapprochement entre Leconte de Lisle et l'abbé Delille, je rapportai, dans un article, une opinion qui me paraissait pour le moins singulière. Je viens de la retrouver tout au long et à deux reprises sous la plume de Louis Veuillot: «Tous ces oripeaux descriptifs, ces tintamarres de couleur et de lumière, ne sont que le déguisement du vieil abbé Delille. Seulement, sous le fatras de ses périphrases, Jacques Delille marchait d'un pas leste. L'épagneul de salon dont les jolies petites pattes couraient sans broncher à travers les porcelaines, et secouaient par moments de jolies petites perles fausses, est devenu un éléphant chargé d'une tour de guerre pleine de soldats farouches et surtout bariolés. Il simule bien la marche pesante, toutefois la terre ne tremble pas.»