Et quelques jours après, Veuillot ajoutait:
«Il décrit à outrance. Nous avons rappelé l'autre Delille, son quasi homonyme et qui semblait son contraire. En vérité, de l'un à l'autre il n'y a pas si loin qu'il semble, et ces extrêmes se touchent. Tous deux font leur principale affaire de décrire, parce que le don d'imaginer, le don de sentir et peut-être le don de penser leur manquent. Ils n'ont que l'œil extérieur, que l'écorce de la poésie; la sève et la source leur sont inconnues. L'ancien Delille, qui se contentait d'être philosophe, et qui se piquait d'être correct, serait aujourd'hui libre-penseur irrégulier et peut-être pédant. Il écrirait Kaïn par un K, et ferait facilement du kaïnite et du khaldaïque. Le jeune de Liste,—il y a quinze lustres—, eût décrit les jardins, l'imagination, la lecture, le café, les échecs, et n'eût su peindre Iris et les rochers qu'en bleu tendre. C'est le même homme ignorant de l'homme, s'exerçant au même jeu puéril avec la même dextérité. Seulement l'un est né sous Voltaire et l'autre sous Victor Hugo.
«S'il faut marquer une différence, peut-être que la part d'imagination de l'ancien Delille ne fut pas la plus restreinte. Autant que nous en pouvons juger à la distance où nous sommes de ses œuvres et de son temps, l'abbé Jacques puisait moins dans le fond public. Les descriptions de M. Leconte de Liste sont bourrées de réminiscences plastiques fournies par l'architecture, la statuaire, la peinture et le dessin, à qui d'ailleurs toute notre poésie matérialiste emprunte considérablement, surtout dans les vastes et abondants domaines de leurs caprices.»
Je ne suis pas éloigné de penser, au demeurant, que l'art de l'abbé Delille n'ait exercé une véritable influence sur les Parnassiens.
Ils ne se réclamaient pas de lui parce qu'il était alors un poète trop décrié et que, sans doute, au Parnasse Choiseul, il fallait parler de Leconte de Lisle et non pas de Jacques Delille. M. Anatole France se rattrapait dans la boutique de la rue Saint-André-des-Arts.
La librairie existe toujours, son aspect n'a pas changé, elle est tenue maintenant par un autre libraire qui connaît bien son métier, mais n'a pas pour les livres ce respect superstitieux que leur marquait M. Lehec.
[1, RUE BOURBON-LE-CHÂTEAU]
Dans cette vieille maison, deux femmes furent assassinées le 23 décembre 1850. L'une était Mlle Ribault, dessinatrice au Petit Courrier des Dames que dirigeait M. Thiéry. Avant de mourir, trempant son doigt dans son sang, elle eut la force d'écrire sur un paravent: «L'assassin, c'est le commis de M. Thi». Laforcade, le commis, fut arrêté quelques heures après son crime.
De notre temps, cette maison se signale d'une autre façon à l'attention des curieux.