Dans la rue, je ne vis pas l'homme. Comme j'y comptais, ne me voyant plus, et s'étant rendu compte du haut de son troisième que je me dirigeais par la rue de Grammont, il devait l'avoir prise et présentement pensait courir après moi et finir par me rattraper.
Je rebroussai chemin, m'engageai dans la rue de Richelieu et gagnai le Palais-Royal où, dans une brasserie tranquille, je m'efforçai de déchiffrer le contenu du document inquiétant. J'y vis, tracés d'une main inexperte, les signes suivants: A. B. C. D. E. F. G. H. I. J. K. L. M. N. O. P. Q. S. T. U. V. W. X. Y. Z. Auprès de ces lettres majuscules, un dessin grossier figurait un homme, ayant au front deux jets de flamme à côté duquel le chiffre 1 était placé juste au-dessus du chiffre 5. J'étais en présence d'un rébus, mais je m'aperçus vite qu'il ne s'agissait nullement d'un de ces rébus insignifiants, que l'on trouve encore dans certains journaux, et que déchiffrent le soir, au café, les œdipes provinciaux. Le rébus, que j'avais devant les yeux, dénotait un art ancien. Celui qui l'avait composé était au courant de la symbolique populaire qui a donné naissance à ces rébus de Picardie, où les pamphlétaires du moyen âge figuraient par peintures ce qu'ils n'auraient pas osé dire ouvertement et que le peuple, ne sachant pas lire, ne pouvait connaître que par l'image. N'ayant plus, grâce à l'instruction obligatoire, les mêmes raisons pour écarter les lettres et les chiffres, le rédacteur de mon rébus s'en était servi, mêlant à l'art picard les procédés des lettrés de la Renaissance où se marque déjà une décadence du rébus. Je connus ainsi qu'il ne s'agissait point, pour déchiffrer un tel rébus, de rechercher un rapport exact de prononciation entre les signes que je voyais et ce qu'ils exprimaient. Bref, je remarquai que toutes les lettres de l'alphabet avaient été inscrites sur le papier, sauf l'R, que l'homme ayant au front deux cornes de feu représentait Moïse et que l'1 sur 5 indiquait suffisamment, à cause de sa position à droite du législateur hébraïque, qu'il était question du premier livre du Pentateuque, et le rébus se lisait évidemment de cette façon: R n'est là, genèse, ce qui signifiait sans aucun doute: Ernest La Jeunesse.
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Ainsi cette bizarre aventure aboutissait au nom de l'auteur des Nuits et Ennuis de nos plus notoires Contemporains, de l'Imitation de notre maître Napoléon, de Cinq ans chez les sauvages, et de bien d'autres ouvrages pleins d'une verve subtile. Je résolus d'aller trouver chez lui Ernest La Jeunesse, et bien que nous ne nous fussions point encore rencontrés, il m'accueillit avec sympathie, dès le lendemain matin, dans l'hôtel où il habitait, hôtel sis au bout d'un lointain boulevard, près de la Bastille. Me voici chez ce nouvel auteur des Nuits, chez ce Musset qui n'est pas le poète de la jeunesse comme était l'autre, mais qui est La Jeunesse même.
Je le remarque à peine et le salue machinalement. Sa chambre retient toute mon attention. Le sol est encombré de livres à belles reliures, d'émaux, d'ouvrages en ivoire, en cristal de roche, en nacre, de boussoles, de faïences de Rhodes et de Damas, de bronzes chinois. À gauche de la porte, sur une table de bois blanc, se trouve une profusion de camées et d'intailles, de gemmes grecques archaïques, de scarabées étrusques, d'anneaux, de cachets, de statuettes africaines, de jouets, de netsukés, de toys de Chelsea, de coupes, de calices. Devant la table, contre le mur de gauche, jusqu'au bout de la chambre, se dresse une immense montagne de livres, d'armes de toutes sortes, anciennes et modernes, d'objets d'équipement militaire, de cannes, de tableaux, etc. À droite de la porte, la table de nuit ouverte laisse voir un vase plein jusqu'au bord de vieilles montres; puis un petit lit de fer s'allonge, au-dessus duquel, jusqu'au plafond, les murs sont couverts par un nombre considérable de miniatures représentant des militaires. Au pied du lit, des armes encore sont entassées avec des étoffes rares, des casques et des portraits de cire dans leurs boîtes de verre.
Devant la fenêtre, sur une table ronde, une collection de bonbons anciens, de figurines de sucre colorié, de maisonnettes bâties par le confiseur, de brebiettes en fondant entourant un grand agneau pascal, italien, semble préparée depuis plus d'un siècle pour une troupe turbulente d'enfants qui ne sont point venus, qui ont grandi, ont vieilli et sont morts sans avoir touché à ces bonbons surannés et charmants, objets précieux d'une gourmandise qui n'est plus, dont on n'a pas écrit l'histoire et qui n'a même pas son musée.
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Je regardai Ernest La Jeunesse, qui était prêt à sortir, chapeau de castor sur la tête, un beau jonc à la main, et qui attendait que je fusse revenu de l'étonnement où m'avait mis sa chambrette.
Ernest La Jeunesse était solidement bâti. Je laisserai à d'autres le soin de le décrire lui, ses bijoux et ses cannes, mais je veux mentionner sa voix dont le timbre était fort élevé. J'acquis vite la conviction que cette façon de s'exprimer, au moyen d'une voix aiguë de soprano, n'était due ni au hasard de la naissance, ni à un accident. Il s'agissait d'une pratique d'hygiène que Ernest La Jeunesse observait avec grand soin. Parler avec une voix de tête purifie l'âme, donne des idées claires, de la volonté même et de la décision.
Je montrai le rébus, et Ernest La Jeunesse parut d'abord stupéfait. Cependant il se remit vite, et me déclara que c'était un de ses griffonnages de café, mais recopié par un ignorant. Ensuite, il me parla d'autre chose.