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Il était l'heure pour Ernest La Jeunesse de sortir. Il m'invita à l'accompagner, et, au «Napo» où nous nous arrêtâmes, quelqu'un s'approcha de lui et lui demanda les noms des officiers de tel régiment de cavalerie. Et aussitôt M. La Jeunesse les lui récita, puis voyant mon étonnement, il m'apprit qu'il savait par cœur tout l'Annuaire militaire. Ensuite, il me rappela que peu d'années auparavant, il avait «collé», sur des questions de tactique, le ministre de la Guerre lui-même dans une discussion publique. Alors Ernest La Jeunesse dessina le portrait de ce ministre et le sien propre, et puis celui de Napoléon, et me les donna.

Il cria:

—Apportez-moi mon sabre d'enfant.

On le lui apporta, et, tour à tour, il se fit remettre pour me les montrer toutes les pièces d'un arsenal qui lui appartient et se trouve dans le café où nous étions. À ce moment, un monsieur, qui me parut un personnage de qualité, et qui avait un accent, dont je ne sais pas à quelle nation il faudrait le rapporter, vint demander à mon compagnon quelques détails, touchant la généalogie d'une famille régnante. Ernest La Jeunesse les donna sans se faire prier; après quoi, il me dit qu'il savait par cœur le Gotha tout entier...

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Là-dessus, nous nous quittâmes, et Ernest La Jeunesse alla s'informer d'une pièce qu'il avait déposée dans je ne sais plus quel théâtre, plusieurs années auparavant et qui était intitulée, je crois, la Dynastie.

Je le revis souvent, dans ce «Napolitain» où il passait une grande partie de ses journées depuis que n'existaient plus le Bols ni le Kalisaya.

Il mourut le 2 mai 1917, d'un cancer à la gorge, chez les sœurs de Bon-Secours, rue des Plantes, à l'âge de quarante-trois ans.

Né en 1874, ce Lorrain qui avait rêvé toute sa jeunesse à la conquête de Paris, ne tarda pas à devenir presque célèbre dans le monde des gens de lettres, des gens de théâtre, des amateurs d'art et des escrimeurs.