À Oxford, il y a une bibliothèque (je ne sais plus laquelle), où l'on a brûlé tous les ouvrages ayant trait à la sexualité, entre autres: la Physique de l'Amour, de Remy de Gourmont, Force et Matière, de Ludwig Büchner.
À Iéna, à la Bibliothèque de l'Université, par décision du Sénat universitaire, on a retiré de la salle publique les œuvres d'Henri Heine qui ne sont plus communiquées que sur autorisation spéciale, dans la salle de la Réserve.
À Cassel, j'espérais toujours voir passer l'ombre du marquis de Luchet, qui, vers la fin du XVIIIe siècle, en fut le directeur, et au dire des Allemands, la désorganisa en peu de temps, mettant Wiquefort parmi les Pères de l'Église, inscrivant dans les cartouches des barbarismes comme exeuropeana, qui paraissaient inadmissibles non seulement aux latinistes de Cassel, mais encore à ceux de Gœttingue et de Gotha. Ces derniers menèrent un tel bruit que Luchet dut cesser d'administrer la bibliothèque.
La bibliothèque de Neuchâtel, en Suisse, est la mieux située que je connaisse. Toutes ses fenêtres donnent sur le lac. Séjour enchanteur! La salle de lecture est charmante. Elle est ornée de portraits représentant les Neuchâtelois célèbres. Il faut ajouter qu'on y est fort tranquille pour lire, car on n'y voit presque jamais personne. L'administrateur—et par tradition ce poste est toujours confié à un théologien—dort sur son pupitre. On y trouve une riche collection de livres français du XVIIe et du XVIIIe siècle. Quand quelqu'un demande des livres difficiles à trouver, il est invité à les chercher lui-même. La bibliothèque s'honore avant tout de conserver des manuscrits de Rousseau dans une grande enveloppe jaune et c'est bien la seule chose qu'on vous communique sans rechigner, tant on en est fier.
À la bibliothèque de Saint-Pétersbourg, on ne communiquait pas le Mercure de France dans la salle de lecture. Les privilégiés allaient le lire dans l'espace réservé aux bibliothécaires. J'y ai vu d'admirables manuscrits slaves écrits sur de l'écorce de bouleau. La bibliothèque était ouverte de 9 heures du matin à 10 heures du soir. Et dans la salle de lecture se tenaient beaucoup d'étudiants pauvres venus là pour se chauffer. Ce fut un vrai centre révolutionnaire. À tout moment, des descentes de police, où chaque lecteur devait montrer son passeport, venaient troubler l'atmosphère studieuse de la bibliothèque. On y voyait des gamines de douze ans qui lisaient Schopenhauer. Grâce à l'influence de Sanine d'Artybachew, on y vit ensuite des dames élégantes qui lisaient les œuvres des derniers symbolistes français.
L'influence de Sanine eut, un moment, les résultats les plus étranges. Des lycéens et des lycéennes de quatorze à dix-sept ans avaient fondé des sociétés de saninistes. Ils se réunissaient dans une salle de restaurant. Chacun d'eux apportait un bout de bougie que l'on allumait. Alors on chantait, on buvait, et lorsque la dernière bougie s'était éteinte, l'orgie commençait.
Peu avant la guerre, ce fut, chez les jeunes gens du même âge, une lamentable épidémie de suicides.
La bibliothèque d'Helsingfors est très bien fournie de livres français, même les plus récents.
Dans le transsibérien, le wagon-promenoir contenait, avec des pots de fleurs et des rocking-chair, une bibliothèque d'environ cinq cents volumes dont plus de la moitié étaient des livres français. On y voyait les œuvres de Dumas père, de George Sand, de Willy.
À la Martinique, Fort-de-France possède une bibliothèque, grande villa coloniale construite après le grand incendie d'il y a une vingtaine d'années. Quand j'y fus, le conservateur était un vieux brave qui est peint dans le célèbre tableau des Dernières Cartouches. Érudit charmant, il faisait lui-même les honneurs de sa bibliothèque, allait chercher les livres, etc. Il se nommait M. Saint-Félix et, s'il vit encore, je lui souhaite une longue vie.