Rien n'excite tant la curiosité qu'un homme de métier ayant des préoccupations intellectuelles. Et la réunion chez Michel Pons des qualités du poète et de celles du restaurateur a étonné jusqu'en Australie. On l'a interviewé plus fréquemment que M. Edmond Rostand et sa photographie a été publiée presque aussi souvent que celle d'une grande actrice.

Je vis, du reste, que Michel Pons et André Gayet, faisant grand cas de la publicité, s'occupaient avec beaucoup d'application de celle qui pouvait être faite autour de leur nom.

«Quand on croit que, par ses écrits, on rend service aux hommes, me dit le cordonnier-philosophe, n'est-il pas légitime de ne négliger aucun moyen de les atteindre?»

Plus tard, un grand rousseau très éveillé et d'une figure très agréable, qui me fit penser à l'aîné des frères du petit Poucet, arriva et, se jetant au cou d'André Gayet, l'embrassa sur les deux joues. C'était son fils, apprenti pâtissier.

«Il veut être cuisinier, dit le philosophe, et j'ai pensé qu'il lui fallait d'abord apprendre la pâtisserie... J'ai des relations du côté de la cuisine et s'il pouvait devenir un grand cuisinier, rival de Carême ou d'Escoffier, son sort serait certainement enviable.»

Je vis ainsi que ce brave homme, plein de raison, au lieu de pousser son fils hors de sa condition, voulait lui donner, dans cette condition même, le moyen d'acquérir une situation importante.

Quant à Michel Pons, oubliant la destinée de son nouveau livre, il interrogeait son ami, lui demandant s'il avait fait le service de son volume, la Théorie du succès, à tel ou tel personnage utile. Il lui donnait encore des conseils sur les démarches qu'il fallait faire et je sus qu'après s'être occupé personnellement de l'édition de ce livre il avait fait lui-même mainte démarche en sa faveur, comme il avait écrit plusieurs articles pour le vanter.

Et, lorsque je quittai ces deux amis, tenant les Chants d'un déraciné sous le bras, j'ouvris la Théorie du succès et me mis à fredonner la chanson provençale citée par Mistral:

À la Fontaine de Nîmes
Il y a un savetier
Qui tout le jour chante
En faisant ses souliers.
Et si toujours il chante,
Il ne chante pas pour nous;
Il chante pour sa mie
Qui est auprès de lui.

Depuis la guerre j'ai été dire bonjour à l'ami de M. Maurice Barrés. M. Michel Pons a un peu vieilli, mais il aime toujours la poésie et la bonne cuisine bourgeoise. Son restaurant fait de bonnes affaires et l'on y voit parfois encore parmi les midinettes, des poètes et des journalistes.