«En ce moment même, un poète du premier ordre, un poète fou erre à travers le monde... Germain Nouveau quitta un jour le lycée où il professait le dessin et se fit mendiant, pour suivre l'exemple de saint Benoit Labre. Il alla ensuite en Italie, où il peignait et vivait en vendant ses tableaux. Maintenant il suit les pèlerinages et j'ai su qu'il avait passé à Bruxelles, à Lourdes, en Afrique. Fou, c'est trop dire, Germain Nouveau a conscience de son état. Ce mystique ne veut pas qu'on l'appelle un Fou et Poverello lyrique, il veut qu'on n'emploie à son endroit que le mot Dément.

«Des amis ont publié quelques-uns de ses poèmes, et comme il a renoncé à son nom, on n'a mis sur ce livre que cette indication mystique comme un nom de religion: P. N. Humilis. Mais son humilité serait choquée de cette publication, s'il la connaissait.»

Léon Dierx ralluma sa pipe d'écume. Il secoua sa belle tête aux longs cheveux blancs.

«Germain Nouveau peut encore peindre, dit-il, je ne peux plus le faire. Ma vue a baissé au point que je suis presque aveugle. Je ne peux plus lire les livres qu'on m'envoie. Autrefois, je me récréais en peignant. Et je ne connais rien de plus heureux que la vie d'un paysagiste...»

Ce prince qui venait des îles a fait place à un autre prince des poètes, Paul Fort, à peine notre aîné.

* * *

C'est dans la cave de la rue Lafitte que fut composé le Grand Almanach illustré. Tout le monde sait que les auteurs en sont Alfred Jarry pour le texte, Bonnard pour les illustrations et Claude Terrasse pour la musique. Quant à la chanson, elle est de M. Ambroise Vollard. Tout le monde sait cela et cependant personne ne semble avoir remarqué que le Grand Almanach illustré a été publié sans noms d'auteurs ni d'éditeur.

Le soir où il imagina presque tout ce dont se compose cet ouvrage digne de Rabelais, Jarry épouvanta ceux qui ne le connaissaient pas, en demandant après dîner la bouteille aux pickles qu'il mangea avec gloutonnerie.

Nombre des anciens convives regretteront ce coin pittoresque de Paris, la voûte blanche de cette cave où, près des boulevards, on goûtait une grande quiétude et sans aucun tableau aux murs.