À Joseph Bachès
LA FAVORITE
C'était à Beausoleil, près de la frontière monégasque, dans cette partie du Carnier appelée le Tonkin et presque entièrement habitée par des Piémontais.
Un bourreau invisible ensanglantait l'après-midi. Deux hommes suaient et soufflaient en portant une civière. Ils se tournaient parfois vers le cou tranché du soleil et l'injuriaient, les yeux presque fermés.
Ces hommes et cette civière allaient péniblement comme un scorpion qui fuit le danger, et lorsqu'ils s'arrêtèrent près d'une bicoque basse et infecte, celui qui venait le dernier s'étant penché, le scorpion eut l'air d'être sur le point de se suicider avec la queue. Le porteur d'arrière écarta la couverture et découvrit la tête blessée d'un mort.
*
* *
Par la porte ouverte d'une maison pleine d'hommes venait une voix monotone qui appelait les numéros sortis au lotto. Accroupie sur le seuil, une fille de treize ou quatorze ans, en haillons, les cheveux courts rongés par la pelade, répétait sans cesse, en les chantonnant, ces mots d'affamé: La polenta molla, la polenta molla..» Les porteurs frappèrent à la porte et à l'unique fenêtre de la bicoque en appelant:
«Cichina. Eh! la Cichina!»
Aussitôt, un ouvrier débraillé bouscula la fille qui chantait et sortit de la maison que les numéros du lotto traversaient au hasard: