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On commençait à se rasse,bler autour de la civière. Il y avait de petits gamins qui parlaient fort avec des voix d'hommes. Il y avait des gamines qui portaient des bébés dans les bras. Il y avait quelques ouvriers qui s'étaient mis à jouer à la morra en face du mort.
Un monsieur bien habillé s'arrêta près de la civière.
La Cichina le regarda en minaudant et en pleurnichant:
«Il était si brave, si brave! Je lui ferai faire une belle couronne.»
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Les porteurs reprirent la civière et la portèrent dans la bicoque de la Cichina. Le mort entra non-chalamment comme un souverain oriental. On le déposa au centre de l'unique chambre qui sentait l'encens, la pâte aigre et la puanteur de la morue sèche qui dessalait dans l'eau d'une cuvette de terre vernissée, posée sur le sol. Au fond de la pièce était le lit; au-dessus, un rosaire suspendu à la muraille, sous une palme tressée, encadrait une lithographie qui représentait Victor-Emmanuel entre Garibaldi et Cavour.
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Le monsieur bien vêtu s'était approché; il examinait, apitoyé, l'intérieur misérable de la maison mortuaire. La Cichina le regarda encore en minaudant:
«Mouchu, disait-elle, en corrompant le mot monsieur, il est mortl il est mort!... Je n'ai pas de chance... Mais je vois bien qu'un galant homme comme vous ne me prend pas pour une femme de rien: la misère, mouchu, me force à vivre parmi les malheurs et les malheureux... Et qui sait? Nous allons peut-être gagner de l'argent. Il est mort le 3 et Costantzing a pris ce numéro au lotto. Ah! oui, j'en ai eu aussi de la chance... Quand on est belle!... Il n'y avait pas de plus belle que moi à Pinéreul.»