Je m'égarai dans les faubourgs, et, après bien des détours, j'arrivai dans une rue déserte, large et mal éclairée. J'avisai une boutique et, quoiqu'elle fût très sombre et parût abandonnée, je me préparais à y entrer afin de demander mon chemin, quand mon attention fut attirée par un passant qui me dépassa en me bousculant légèrement. Il était petit de taille et une pèlerine d'officier flottait sur ses épaules. Je marchai plus vite et je le rattrapai. Il m'apparut de profil et dès qu'il me fut donné de distinguer ses traits, je reculai. Au lieu de face humaine, l'être qui se tenait à côté de moi avait un bec d'aigle recourbé, solide, épouvantable et infiniment majestueux.
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Surmontant mon effroi, je repris ma marche en avant, en examinant attentivement l'étrange personnage à corps humain supportant une tête d'oiseau rapace. Il se tourna aussi de mon côté et, tandis que ses yeux me fixaient, une voix chevrotante de vieillard prononça, en allemand, des paroles dont voici le sens:
«Ne craignez rien, monsieur. Je ne suis pas méchant. Je suis très malheureux.»
Hélas! la réponse me manqua, aucun son ne sortit de mon gosier, desséché par l'angoisse. La voix reprit, mais impérieuse et avec une nuance de mépris:
«Mon masque vous fait peur? Ma véritable face vous effrayerait davantage. Aucun Autrichien ne saurait la contempler sans terreur, car, je le sais, je ressemble parfaitement à mon grand-père...»
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À ce moment, une troupe envahit la rue, courant et criant; d'autres gens sortirent des boutiques et des têtes se penchèrent aux fenêtres. Je m'arrêtai et regardai derrière moi. Je vis que ceux qui venaient étaient des soldats, des officiers vêtus de blanc, des laquais en livrée et un Suisse gigantesque qui brandissait une longue canne à pommeau argenté. Quelques valets d'écurie couraient autour d'eux et portaient des torches enflammées. J'étais curieux de savoir quel pouvait être l'objet de leur poursuite et je portai mon regard du côté vers lequel ils se dirigeaient. Mais je ne vis devant moi que la silhouette fantastique de l'homme au masque en bec d'aigle qui fuyait, les bras écartés et la tête tournée comme s'il avait voulu se rendre compte du danger qui le menaçait.
Et, à cet instant, j'eus une vision précise et particulièrement émouvante.
Le fuyard, vu ainsi de dos, les coudes écartant la pèlerine et le bec profilé au-dessus de l'épaule droite, figurait parfaitement l'aigle héraldique qui meuble les armoiries de l'Empire Français. Ce prodige glorieux apparut une seconde à peine; néanmoins je connus que je n'avais pas été seul la dupe d'une illusion d'optique. Les chasseurs qui poursuivaient l'Aigle s'arrêtèrent, interdits, à son aspect, mais leur hésitation ne dura que le temps de l'apparition.