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Cependant, le pauvre oiseau humain détourna son bec et nous n'eûmes plus devant nous qu'un malheureux faisant des efforts désespérés pour échapper à des ennemis implacables. Ils l'eurent bientôt rejoint. À la lueur des torches, je vis leurs mains sacrilèges s'abattre sur l'Aigle traqué. Il cria des paroles qui m'affolèrent et me paralysèrent au point que je n'eus même pas la pensée de me porter à son secours.

Voici ce que signifiait son cri suprême:

—Au secours! Je suis l'héritier des Buonaparte...

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Mais des coups de poing s'abattirent sur son bec, sur sa tête et interrompirent sa plainte. Il tomba inanimé, et ceux qui l'avaient ainsi assommé le ramassèrent promptement et l'emportèrent en courant. Leur troupe disparut à un tournant. Je tentai de les rattraper, mais ce fut en vain et longtemps, à l'angle de la rue où ils s'étaient engagés, je demeurai immobile, regardant les lueurs vacillantes des torches qui s'éloignaient...

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Peu de temps après cette rencontre extraordinaire, j'allai en soirée chez un grand seigneur autrichien que j'avais connu à Paris. Il y avait là des femmes admirablement belles, beaucoup de diplomates et d'officiers. Je me trouvai un moment avec le maître de la maison qui me dit:

«Il court en ce moment à Vienne, avec persistance, une légende bizarre. Les journaux n'en parlent pas, car elle a un caractère trop manifestement absurde pour trouver créance auprès de quelqu'un de sensé. Toutefois, elle est de nature à intéresser les Français, et c'est pourquoi je veux vous la faire connaître. On prétend qu'un mariage secret aurait uni le duc de Reichstadt à une demoiselle de notre grande noblesse et qu'un fils issu de cette union aurait été élevé à l'insu même des familiers de la cour. Cet illustre personnage, héritier authentique de Napoléon Bonaparte, aurait ainsi vécu jusque dans un âge avancé et à en croire les bruits qui circulent, il serait mort, il y a deux ou trois jours à peine, dans des circonstances particulièrement tragiques, mais sur lesquelles manquent tous les détails...»

Je restai muet, ne sachant pas que répondre. Et, dans cette fête mondaine, j'évoquai la douloureuse apparition du vieil Aigle qui m'avait parlé et qui, portant sur sa face masquée par raison d'État le signe superbe d'une race auguste, était peut-être le fils de l'Aiglon.