Dès que Croniamantal eut six ans, M. Janssen l'emmena souvent dans la campagne le matin. Croniamantal aimait ces leçons dans les sentiers des collines boisées. M. Janssen s'arrêtait parfois et montrant à Croniamantal des oiseaux voletant l'un près de l'autre ou des papillons se poursuivant et s'ébattant ensemble sur un églantier, il disait que l'amour guide toute la nature. Ils sortaient aussi le soir par le clair de lune et le maître expliquait à l'élève les destins secrets des astres, leur cours régulier et leurs effets sur les hommes.

Croniamantal n'oublia jamais qu'un soir lunaire de mai, son maître l'avait mené dans un champ à la lisière d'une forêt; l'herbe ruisselait de lumière laiteuse. Autour d'eux les lucioles palpitaient; leurs lueurs phosphorescentes et vagabondes donnaient au site un aspect étrange. Le maître attira l'attention du disciple sur la douceur de cette nuit de mai:

«Apprenez», disait-il, car il ne le tutoyait plus, parce que l'enfant avait grandi; «apprenez tout de la nature et aimez-la. Qu'elle soit votre nourrice véritable dont les mamelles insignes sont la lune et la colline.»

Croniamantal avait à cette époque treize ans et son esprit était fort éveillé. Il écoutait attentivement les paroles de M. Janssen.

—J'ai toujours vécu en elle, mais mal vécu en somme, car on ne doit pas vivre sans amour humain, sans compagne. N'oubliez pas que tout est preuve d'amour dans la nature. Moi-même hélas! je suis maudit pour n'avoir pas suivi cette loi avant laquelle n'existe que sa nécessité qui est le destin.

—Comment, dit Croniamantal, vous mon maître, qui connaissez tant de sciences, n'avez-vous pas distingué cette loi puisque les rustres la connaissent et même les animaux, les végétaux, les matières inertes?

—Heureux enfant qui peut à treize ans faire de telles questions! dit M. Janssen. J'ai toujours connu cette loi, à laquelle nul être ne saurait être rebelle. Mais quelques hommes disgraciés ne doivent pas connaître l'amour. Cela arrive surtout parmi les poètes et les savants. Les âmes sont vagabondes, j'ai la conscience des vies précédentes de mon âme. Elle n'a jamais animé que des corps stériles de savants. Il n'y a rien qui doive vous étonner dans mon affirmation. Des peuples entiers respectent les animaux et proclament la métempsychose, croyance honorable, évidente, mais outrée, puisqu'elle ne tient aucun compte des formes perdues et de l'éparpillement inévitable. Leur respect eût dû s'étendre aux végétaux et même aux minéraux. Car la poussière des chemins, qu'est-ce autre chose que la cendre des morts? Il est vrai que les Anciens ne prêtaient point de vie aux choses inertes. Des rabbins ont cru que la même âme habita les corps d'Adam, de Moïse et de David. En effet, le nom d'Adam se compose en Hébreu d'Aleph, Daleth et Mem, premières lettres des trois noms. La vôtre habita comme la mienne dans d'autres corps humains, dans d'autres animaux ou fut éparpillée et continuera ainsi après votre mort puisque tout doit resservir. Car peut-être il n'y a plus rien de nouveau et la création a cessé peut-être... J'ajoute que je n'ai pas voulu de l'amour, mais je le jure, je ne recommencerais pas une vie semblable. J'ai mortifié ma chair et pratiqué de dures pénitences. Je voudrais que votre vie fût heureuse.

Le maître de Croniamantal lui fit consacrer la majeure partie de son temps aux sciences, il le tenait au courant des inventions nouvelles. Il lui enseignait aussi le latin et le grec. Souvent, ils lisaient les églogues de Virgile ou traduisaient Théocrite dans un site d'oliviers pareil aux sites antiques. Croniamantal avait appris un français très pur, mais c'est en latin que le maître enseignait, il montrait aussi l'italien et de bonne heure il mit entre les mains de Croniamantal les rimes de Pétrarque qui devint un de ses poètes favoris. M. Janssen enseigna encore à Croniamantal l'anglais et le rendit familier avec Shakespeare. Il lui donna surtout le goût des anciens auteurs français. Parmi les poètes français il estimait avant tout Villon, Ronsard et sa pléiade. Racine et La Fontaine. Il lui fit encore lire les traductions de Cervantes et de Goethe. Sur son conseil, Croniamantal lut des romans de chevalerie dont plusieurs auraient pu faire partie de la bibliothèque de Don Quichotte. Ils développèrent en Croniamantal un goût insurmontable pour les aventures et les amours périlleuses; il s'appliquait à l'escrime, à l'équitation; dès l'âge de quinze ans il déclarait à quiconque venait les visiter qu'il était bien décidé à devenir un chevalier fameux sans maître, et déjà il rêvait d'une maîtresse.

Croniamantal était, à cette époque, un bel adolescent mince et droit. Les filles, lorsqu'il les frôlait dans les fêtes villageoises, étouffaient de petits rires et rougissaient en baissant les yeux sous son regard. Son esprit habitué aux formes poétiques, concevait l'amour comme une conquête. Des réminiscences de Boccace, son naturel hardi, son éducation, tout le disposait à oser.

Un jour de mai, il était allé, à cheval, faire une longue promenade. C'était le matin, la nature était encore fraîche. La rosée pendait aux fleurs des buissons et de chaque côté du chemin s'étendaient des champs d'oliviers dont les feuilles grises s'agitaient doucement aux brises maritimes et se mariaient agréablement au bleu céleste. Il arriva à un endroit où l'on travaillait à la route. Les cantonniers, de beaux garçons en bonnet de belles couleurs, travaillaient paresseusement en chantant et s'interrompaient parfois pour boire à leur gourde. Croniamantal pensa que ces beaux gars avaient des calignaires. C'est ainsi qu'en ce pays on nomme les amants. Les garçons disent «ma calignaire», les filles «mon calignaire», et de fait ils sont câlins et elles sont câlines dans cette belle contrée. Le cœur de Croniamantal se serra et tout son être exalté par le printemps et la chevauchée, cria vers l'amour.