«Une fois, en été, on avait donné à ma mère l'adresse d'un moine qui tirait les cartes à bon marché. Il habitait seul un couvent désert et nous fit entrer dans une bibliothèque dont le plancher même était encombré de livres. Il y avait aussi des sphères, des instruments de musique et d'astronomie. Le moine était un beau garçon qui portait une couronne de cheveux noirs et drus; sa robe était tachée de vin, de graisse et marquée de petites saletés consistantes et sèches. Il indiqua une chaise à ma mère, qui s'assit et me prit sur ses genoux. Lui-même se plaça dans un fauteuil de l'autre côté d'une table encombrée d'un fiasque à demi vide et d'un autre encore plein, à travers le goulot duquel luisait comme une topaze l'huile qui remplace le bouchon de liège. Il y avait aussi, sur cette table, une écritoire, un verre sale et un jeu de cartes crasseux. L'opération dura une demi-heure, prenant toute l'attention de ma mère, tandis que je n'étais occupé que du cartomancien, dont la robe s'était ouverte et le montrait nu au-dessous. Il eut l'audace, lorsque les cartes furent épuisées, de se relever ainsi, bestialement impudique, et de refuser les cinquante centimes que ma mère lui offrait, en faisant semblant de ne rien voir.
«Il semble que la sorcellerie de ce moine était précieuse pour ma mère puisqu'elle retourna chez lui. Mais il devait l'effrayer, car elle m'emmena toujours comme sauvegarde.
«Une fois, le moine lui remit un sachet contenant un petit morceau d'or, un autre d'argent, un petit os de mort et un aimant. Il recommanda à ma mère de ne point oublier de donner à manger chaque semaine à l'aimant un peu de mie de pain trempée dans du vin et de ne pas manquer alors de retirer les déjections de l'aimant.
«Une autre fois le moine avait préparé un triangle de bois sur lequel étaient fichées de petites chandelles. Il fit ses recommandations à ma mère qui, le soir, lorsque mon père fut sorti pour prendre l'air, alluma les chandelles et porta le triangle aux latrines en prononçant d'étranges paroles qui m'effrayaient. Lorsqu'elle l'eut jeté dans la fosse, il en sortit une grande fumée et nous nous sauvâmes aussi épouvantés l'un que l'autre.
«La dernière fois que nous allâmes chez ce moine, il donna à ma mère un morceau de miroir en disant:
«—Ceci est un morceau de miroir dans lequel s'est miré Torlonia, l'homme le plus riche de l'Italie. Et sachez que lorsqu'on se mire on devient comme la personne à qui appartient le miroir. Ainsi, si je vous avais donné un miroir de prostituée, vous deviendriez comme elle, impudique.
«Ses yeux brillaient et regardaient ardemment ma mère, qui détourna la tête en prenant le miroir.
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«...Comme je n'ai plus revu Rome depuis mon enfance, je n'en ai que quelques souvenirs vagues et brisés. Je regrette de ne pouvoir mettre l'aventure suivante dans le cadre exact du carnaval romain. Mais je n'étais qu'un enfant et n'ai vu, porté dans les bras de mon père, que les chars d'où tombaient les confettacci, des bonbonnières, des fleurs.
«Un soir de Carnaval, mes parents, quatre amis et moi étions attablés devant le plat de circonstance: une timbale de macaronis au jus, mêlés de foies de poulet, à laquelle devait succéder une timbale douce de macaronis au sucre et à la cannelle.