Le navire se maintint toute la nuit grâce au puissant débit des pompes. La journée du lendemain fut relativement calme, mais vers le soir une nouvelle bourrasque plus violente jeta d'un seul coup le navire sur le flanc.

On dut couper le grand mât et le mât de misaine, puis l'artimon et le beaupré. Ainsi allégé, le vieux vaisseau se redressa avec violence.


Quant aux passagers, ils estimaient fort désagréable de perdre probablement la vie et de voir leurs habitudes dérangées. Les meilleurs marins eux-mêmes, croyant leur dernier jour venu, avaient des velléités d'insubordination. En pareil cas ils ne se font pas faute de demander du grog, voire de boire au tonneau.

Mais Don Juan, avec un bon sens au-dessus de son âge, courut à la chambre aux liqueurs et se plaça devant la porte, un pistolet dans chaque main. Son attitude tint en respect tous ces matelots qui, avant de couler à fond, pensaient qu'ils ne pouvaient mieux faire que de s'abandonner définitivement à l'ivresse.

«Donnez-nous encore du grog!» disaient-ils. À quoi Juan répondait: «Si la mort nous attend, sachons mourir en hommes et non pas en brutes!» Personne ne voulut lui faire violence et s'exposer à un trépas anticipé. Il n'y eut pas jusqu'à l'infortuné Pedrillo, son précepteur, qui ne vit rejeter la requête qu'il présentait d'un peu de rhum.

Ce bon vieillard se lamentait et jurait que, ce péril passé, il ne quitterait plus ses occupations académiques pour suivre les pas de Don Juan comme un autre Sancho Pança.


Pendant quelques jours on put encore nourrir de l'espoir. Le vent s'était un peu calmé en effet. On entreprit de rétablir un mat de fortune.

La longue-vue ne révélait ni voiles ni rivage, rien que la mer mugissante.