Le temps redevint menaçant. Tous les travaux durent être abandonnés. Le navire, inutile débris, flottait à nouveau à la merci des vagues.
Alors le charpentier déclara au capitaine qu'il ne pouvait plus rien faire. C'était un homme âgé qui avait parcouru plus d'une mer orageuse. S'il pleurait maintenant, ce n'était pas de crainte, mais parce que le pauvre diable avait une compagne et des enfants.
Toutes distinctions disparurent parmi les passagers. Les uns se remirent en prières et promirent des cierges à leurs saints. D'autres se firent attacher dans leurs hamacs. Ceux-ci se vêtirent de leurs plus beaux habits comme pour un jour de fête; ceux-là maudissaient le jour où ils avaient reçu le don de la vie. Il y en eut un qui demanda l'absolution à Pedrillo qui, dans son trouble, l'envoya au diable.
Alors, après examen, on décida de mettre les embarcations à la mer. Un canot peut lutter s'il n'est pas pris par le revers.
Les hommes, même quand ils doivent mourir, répugnent à l'inanition. On s'occupa donc d'abord d'embarquer les quelques tonneaux de vivres que la mer avait avariés, des gallons d'eau et des bouteilles de vin.
Construire un radeau? On l'essaya, mais ce fut une tentative qui ne devait prêter qu'à rire, si tant est que le rire soit possible en si tragique circonstance, à moins que ce ne soit cette gaieté horrible et insensée, mi-hystérique, mi-épileptique, des gens qui ont trop bu.
À huit heures et demie du soir, on jeta à la mer espars, bout-dehors, cages à poules, tout ce qui pouvait soutenir les matelots sur les vagues et prolonger pour eux une lutte inutile. Le ciel était éclairé de quelques rares étoiles. Les embarcations s'éloignèrent, encombrées de chargements; alors le navire porta à bâbord, fit un mouvement brusque et plongea la tête la première.
Les braves en silence, les timides avec des cris, s'élancèrent au-devant de leur tombe. La mer s'entr'ouvrit comme un enfer, et la vague elle-même fut aspirée par le navire. Ainsi l'homme qui lutte avec son ennemi cherche à l'étrangler avant de mourir.