Sur le troisième jour, un calme survint qui renouvela d'abord leurs forces et fut un délassement à leurs membres fatigués. Ils s'endormirent, bercés comme des tortues par le rythme de l'océan. Mais quand ils se réveillèrent ils ressentirent une subite défaillance et se mirent à dévorer d'un seul coup les provisions que jusque-là ils avaient prudemment ménagées.
Le quatrième jour parut, mais plus un souffle d'air. Que pouvaient-ils faire avec leur unique aviron?
Le cinquième jour, l'océan était bleu, serein et doux. Cependant la rage de la faim se fit sentir; malgré les supplications de Don Juan, son épagneul fut tué et distribué par rations.
Le sixième jour on vécut de sa peau. Juan, qui avait refusé de toucher à la chair d'un animal domestique ayant appartenu à son père, cédant maintenant à la faim de vautour qui s'était emparée de lui, accepta avec remords, comme une éminente faveur, l'une des pattes de devant de son épagneul et la partagea avec Pedrillo.
Au septième jour, le soleil brûlant enflammait et dévorait leur peau. Ils gisaient immobiles sur les flots comme des cadavres. Ils n'avaient d'espoir hors la brise qui ne venait pas, et parfois ils se jetaient les uns sur les autres des regards farouches. Tout était épuisé: eau, vin, vivres. Et déjà vous eussiez vu reluire dans leurs yeux de loups des désirs de cannibales.
L'un d'eux parla enfin à l'oreille de son voisin, qui parla à l'oreille d'un autre, et bientôt la proposition eut fait le tour. Un sourd murmure de fureur et de désespoir s'éleva. Dans la pensée de son voisin, chacun avait reconnu la sienne.
On se partagea ce jour-là quelques casquettes de cuir et le peu de souliers qui restaient encore. Et alors ces misérables regardaient autour d'eux avec un muet désespoir. Nul n'était disposé à s'offrir en sacrifice... Enfin, on proposa les fatals billets. Faute de mieux, on prit de force à Don Juan, pour cet usage, la lettre de Julia.
Le sort tomba sur l'infortuné précepteur Pedrillo.