Un arc-en-ciel qui apparut le lendemain, fut estimé par tous de bon augure. Puis un grand oiseau blanc, palmipède, vola longtemps autour de la chaloupe.
La nuit suivante, le vent recommença à souffler, mais sans violence; les étoiles brillèrent; la chaloupe put faire route, mais les naufragés étaient tous dans un tel épuisement qu'ils ne savaient guère où ils étaient ni ce qu'ils faisaient. Les uns se figuraient voir la terre, les autres disaient: Non! À chaque instant, les brouillards trompaient leur vue; ceux-ci juraient qu'ils entendaient des brisants, ceux-là des coups de canon; il y eut un moment où tout le monde partagea cette dernière illusion.
Quand l'aurore parut, la brise avait cessé. Celui qui était de quart s'écria en jurant que si ce n'était pas la terre qui s'élevait avec les rayons du soleil, il consentait à ne la revoir de sa vie; sur quoi les autres se frottèrent les yeux; ils virent ou crurent voir une baie et naviguèrent dans sa direction. C'était en effet, le rivage que peu à peu on aperçut distinct, escarpé, bien réel!
Il y en eut qui fondirent en larmes; d'autres, sceptiques encore, jetaient autour d'eux des regards stupides; quelques-uns priaient... Au fond de la chaloupe, il y en avait trois qui dormaient depuis longtemps. On leur secoua les mains et la tête afin de les réveiller, mais on s'aperçut qu'ils étaient morts.
Ils ne savaient quelle était cette côte escarpée et rocheuse. Ils se perdaient en conjectures. Ceux-ci pensaient que c'était le mont Etna; ceux-là, les montagnes de Candie, de Chypre, de Rhodes ou d'autres îles.
Cependant le courant continuait à pousser leur barque, semblable à celle de Caron, vers le rivage. Ils n'étaient plus que quatre vivants et trois morts. Ceux-là n'avaient pas réussi, tant ils étaient faibles, à jeter ceux-ci par-dessus bord.
Glacés la nuit, brûlés le jour, rongés par la faim, dévorés par la soif, ils avaient succombé un à un, les réchappés du naufrage. Ce qui avait surtout hâté leur mort, c'était l'espèce de suicide qu'ils avaient commis en buvant de l'eau salée pour chasser Pedrillo de leurs intestins!
Le rivage semblait désert, sans nulle trace d'hommes, et les vagues l'entouraient d'un formidable rempart... Mais leur désir de toucher la terre était un délire... Quoiqu'ils eussent devant eux les brisants, ils continuèrent à porter droit au rivage. Un récif les en séparait. Le bouillonnement de l'eau annonçait sa présence. Ils lancèrent cependant leur chaloupe droit vers le rivage, et soudain elle fut submergée...