Malgré sa faiblesse, et la raideur de ses membres, Juan, qui était un habile nageur, parvint à se soutenir sur l'eau... Ce qui lui fit courir le plus grand danger, ce fut un requin qui emporta la cuisse de l'un de ses compagnons... Les deux autres ne savaient pas nager... Juan fut le seul qui, grâce à l'aviron, put atteindre le rivage... Il s'arracha d'un suprême effort aux flots et roula à demi mort sur la grève...

Hors d'haleine, il enfonça ses ongles dans le sable de peur que la mer mugissante ne revînt sur ses pas pour le reprendre. Il sentit alors un vertige s'emparer de son cerveau... La plage lui sembla tourner autour de lui et il s'évanouit... Il tomba lourdement sur le côté, tenant encore dans une de ses mains l'aviron qui l'avait soutenu; et pareil à un lis flétri, il gisait là, aussi beau à voir, avec ses formes sveltes et ses traits pâles, que ne le fut jamais créature formée de l'argile...

CHAPITRE III

HAYDÉE

Retour à la vie: première vision.—Haydée et sa suivante.—Dans la grotte.—Haydée et son père.—Sommeil profond de Juan et troublé d'Haydée.—Premier entretien, premier repas.—Les visites à la grotte.—Le bain.—Promenades sentimentales.—Départ du vieux pirate.—Première nuit d'amour sur la grève.—Exploits du pirate.—Le retour impromptu.—La fête au logis.—Danses et orgies.—Le repas d'Haydée et de Juan.—Singes, eunuques, danseuses et poète.—Les rêves d'Haydée.—Apparition paternelle.—La bagarre.—Vengeance du pirate.—Maladie et mort d'Haydée.

Il demeura longtemps ainsi, puis ses yeux s'ouvrirent, se fermèrent et s'ouvrirent de nouveau... Il croyait être encore dans la chaloupe et sortir d'un sommeil léger. Alors le désespoir le reprit, et il regretta de n'avoir pas dormi du sommeil de la mort; mais le sentiment lui revint, ses faibles yeux errèrent lentement autour de lui et s'arrêtèrent sur la figure charmante d'une fille de dix-sept ans.

Elle était penchée sur lui, et sa petite bouche se rapprochait de la sienne, comme pour interroger son souffle, et peu à peu le doux frottement de sa main chaude et jeune ramenait à la vie ses esprits glacés...

Elle lui fit prendre quelques gouttes de cordial et enveloppa d'un manteau ses membres... Puis son beau bras souleva cette tête languissante, et elle appuya ce front mourant et pâle sur sa joue colorée d'un pur incarnat... Et elle épiait avec inquiétude chaque mouvement convulsif qui arrachait un soupir à la poitrine oppressée du naufragé, en même temps qu'à la sienne.