Mais ils bannirent par un baiser la sinistre augure...

Dans les bras l'un de l'autre, pourquoi ne moururent-ils pas à cet instant? Ils étaient nés pour vivre ensemble au fond des bois; ils n'étaient pas faits pour habiter ces solitudes peuplées qu'on nomme la société, habitacles de la haine, du vice et des soucis.

Joue contre joue, dans un sommeil enchanteur, Haydée et Juan reposaient donc. De moment en moment quelque chose faisait tressaillir Don Juan, un frémissement parcourait tous ses membres; parfois les douces lèvres d'Haydée murmuraient, comme un ruisseau, une musique sans paroles, et ses traits charmants étaient agités par ses rêves, comme des feuilles de rose par le souffle de la brise.

Elle rêvait qu'elle était seule sur le rivage de la mer, enchaînée à un rocher; elle ne pouvait se détacher de ce lieu, et le mouvement des flots augmentait, et les vagues s'élevaient autour d'elle, terribles, menaçantes et dépassaient sa lèvre supérieure, si bien qu'elle ne pouvait plus respirer. Bientôt elles mugirent, écumantes, au-dessus de sa tête. Chacune d'elles semblait devoir la noyer, et cependant elle ne pouvait pas mourir.

Et puis elle fut délivrée de ce supplice. Et alors elle marcha sur la pointe des rocs, les pieds couverts de sang. Mais elle tombait à chaque pas... Devant elle roulait, enveloppé d'un linceul, quelque chose qu'elle se sentait forcée de poursuivre malgré son effroi, quelque chose de blanc qu'elle ne pouvait pas distinguer... Elle cherchait à le prendre et à l'étreindre, mais cela lui échappait toujours...

La scène changea. Elle se trouva dans une caverne dont les parois étaient tapissées de stalactites, vaste salle taillée par les siècles que venaient laver les vagues et que visitaient les veaux marins. Sa chevelure ruisselait, et les prunelles de ses yeux semblaient fondues en larmes qui, tombant sur les pointes des rochers, se cristallisaient soudain...

Et à ses pieds, froid, inanimé, pâle comme l'écume qui couvrait son front livide, Juan gisait, et rien ne pouvait ranimer le battement de son cœur éteint...

Mais en regardant le mort, elle crut voir ses traits s'évanouir et faire place à d'autres qui lui rappelaient ceux de son père... Peu à peu la ressemblance avec Lambro devint frappante. Oui, c'était bien son regard perçant... Haydée s'éveilla, tressaillit et vit... Puissance du ciel! Son père était là qui les fixait, elle et son amant!


Au cri douloureux d'Haydée, Juan s'était élancé et la reçut dans ses bras. Puis il saisit son sabre suspendu à la muraille pour exercer à l'instant sa vengeance contre celui qui causait tout ce désordre. Alors Lambro, qui jusque-là avait gardé le silence, sourit avec mépris et dit: