Sa première pensée avait été de couper la tête à Juan; la seconde, de se borner à couper court à sa connaissance; la troisième, de lui demander où il avait été élevé; la quatrième, de l'amener à repentance par la raillerie; la cinquième, d'appeler ses femmes et de se mettre au lit; la sixième, de se poignarder; la septième, de condamner Baba à la bastonnade... Mais sa dernière ressource fut de se rasseoir et de pleurer, cela va sans dire.

Juan fut ému. Il avait déjà pris son parti d'être empalé ou coupé par morceaux pour servir de nourriture aux chiens, jeté aux lions ou donné en amorce aux poissons. Il se demanda, à la vue de ces larmes, comment il avait pu être si cruel et se mit à bégayer quelques excuses.

Mais au moment où un languissant sourire le prévenait qu'il avait obtenu sa grâce, le vieux Baba fit une brusque irruption.

«Épouse du soleil et de la lune, commença-t-il, impératrice de la terre, vous dont un froncement de sourcils dérange l'harmonie des sphères et dont un sourire fait danser de joie toutes les planètes, votre esclave vous apporte un message qui mérite peut-être votre sublime attention: le Soleil en personne m'envoie, comme un rayon, vous annoncer qu'il va venir ici.

—Est-ce comme vous le dites? reprit Gulbeyaz. Plût au Ciel que le Soleil n'eût pas brillé aujourd'hui! Prévenez donc mes femmes qu'elles viennent sans tarder former la voie lactée. Allez, ma vieille comète, avertissez les étoiles. Et toi, chrétien, mêle-toi à elles comme tu pourras, et si tu veux que je te pardonne tes mépris passés...»

Elle fut interrompue par un murmure confus de voix:

«Le Sultan arrive!»


Le cortège était imposant. D'abord venaient les femmes de Gulbeyaz en file respectueuse; puis les eunuques blancs et noirs de Sa Hautesse. Sa Majesté avait toujours la politesse de faire annoncer sa visite à l'avance, surtout de nuit. Gulbeyaz étant la plus récente des quatre épouses de l'empereur était, comme il est juste, la favorite.

Sa Hautesse était un homme d'un port grave, coiffé jusqu'au nez et barbu jusqu'aux yeux. Sorti de prison pour monter sur le trône, il avait depuis peu succédé à son frère étranglé.